mercredi 10 décembre 2008

Espace public, espace privé, état, marché et liberté


L’idéal libéral

L’idéal libéral, sous bien des aspects, est séduisant. Il est fondé sur la liberté, et c’est difficile de lui reprocher. En effet quel principe est le plus digne d’être élevé au rang de principe fondamental que celui de la liberté, la capacité des individus à décider de leurs actions ? Il est aussi fondé sur la propriété privé. Quoi de plus naturel que de considérer que ce qui est issu de notre travail nous appartient ? Quel meilleur moyen de fonder la justice ? La propriété privé permet d’assurer un fonctionnement idéal de la société, car ce qui nous appartient sera bien entretenu par nos soins : nous ne voulons pas que nos possessions perdent de la valeur. Le marché constitue une démocratie idéale, attribuant aux biens et services non pas une valeur arbitraire et subjective mais une valeur issue de l’offre et de la demande répondant ainsi de manière idéale aux volontés humaines.

L’ensemble des échanges humains est assuré par des contrats. Par définition un contrat représente un gain pour les deux parties, puisqu’ils sont tous deux signataires. Il est donc impossible qu’un échange commercial ne lèse qui que ce soit. Aucun rapport de force ne peut exister dans ce monde basé sur le libre accord. Le jeu de la concurrence stimule l’innovation. La création de richesse est permanente et le monde ne fait que progresser, indéfiniment. Les ressources sont limités ? Alors leur prix augmentera et d’autres plus abondantes les remplaceront. L’environnement naturel se dégrade ? Celui qui possède les terrains assurera sa pérennité pour qu’il ne se déprécie pas. La spéculation elle même joue un rôle essentiel de stabilisation des prix et des marchandises, achetant quand l’offre est trop grande et revendant quand elle est trop faible.

Bien sûr il y a les inégalités. Quelqu’un possédant un capital important, s’il sait bien le gérer, verra sa richesse augmenter plus rapidement que celui possédant un petit capital. Il sera plus influent sur le marché. Mais qu’importe : l’essentiel est que chacun soit libre et que tous s’enrichissent, puisqu’un échange enrichit les deux parties. Après tout le riche par son activité enrichit un nombre important de pauvres. Dans ce monde idéal, l’état n’a pas sa place. Il s’introduit de manière illégitime dans les rouages du marché. Il vole les citoyens, viole leur liberté d’agir. Il se permet de juger de ce qui doit être souhaitable au lieu de laisser agir les volontés individuelles. Il introduit une mauvaise gestion par le monopole là ou le marché optimise par la concurrence. Seul l’état peut être responsable de tous les maux puisque le marché, lui, possède un fonctionnement idéal. Nous voilà maintenant en plein dans le rêve de l’anarchisme libéral.

Le retour à la réalité

Où est le problème ? Pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Pourtant sur le papier tout a l’air de fonctionner. Mais dans la réalité... Peut être n’est-ce pas à moi d’en juger, mais j’ai l’impression que les chaines de télévisions financées par les fonds public, comme Arte, et non pas par la publicité, comme TF1, sont de meilleure qualité. De même la radio : en tant qu’amateur de musique, je déplore l’uniformité des radios commerciales, et celles qu’on appelle "radio libres" et qui fournissent un contenu pointu dans tous les styles sont bien les radios associatives financées par des fonds publics. Le logiciel "libre" Firefox est mieux que Internet Explorer, Ubuntu est mieux que Windows... Le réseau Internet lui même est né de la collaboration de scientifiques, non pas d’une entreprises privés, et souvent celles-ci, tirant la couverture à elles, peinent à collaborer pour se mettre d’accord sur des standards technologiques qui seraient meilleurs pour tout le monde.

Les chantiers de très grande envergure sur plusieurs années, comme le TGV qui profite aujourd’hui à l’expansion économique de nombreuses villes, ont souvent été initiés par des Etats. On peut aller encore plus loin : les technologies numériques sont basées sur la physique quantique, élaborée par la recherche théorique et fondamentale. Or à l’époque on ne pouvait sans doute imaginer aucune application à cette recherche et aucune entreprise ne l’aurait financée. C’aurait été accepter de perdre de l’argent pendant plus de 50 ans pour en gagner ensuite - ou pas. De même l’électricité, la voiture, l’avion, issus de nos connaissances en électromagnétisme et en thermodynamique. Les entreprises financent plus volontiers des recherches applicatives, ou qui n’en sont pas trop éloignées, au sein d’un paradigme existant. Enfin on peut supposer que les plus grandes œuvres de littérature, de philosophie ou de peinture n’ont majoritairement pas été réalisées dans un but commercial. La liberté et la créativité se trouvent-elles définitivement du côté du domaine public ? Sans la finance publique et collective, serions-nous encore à l’age de pierre ?

Bien entendu les états ont été capable d’oppressions et de violences physiques qu’on ne retrouve généralement pas dans le commerce. Bien entendu la planification de l’économie n’a pas toujours eu le meilleur résultat possible, et s’est avérée bien moins efficace que la liberté des acteurs. Bien entendu le développement des technologies numériques dans sa forme actuelle doit aussi beaucoup aux entreprises et le capitalisme a permis un développement et une démocratisation sans précédent des richesses matérielles ainsi qu’une certaine innovation dont nous profitons tous, et particulièrement dans nos pays occidentaux. Cependant, non seulement le capitalisme est incapable de développer ou de renouveler lui-même ce socle fondamental qui sert de base à son développement, mais surtout on lui associe volontiers une destruction de l’environnement naturel, une dégradation de l’environnement social et des conditions de travail, des problèmes de santé publique et un appauvrissement culturel. Pourquoi un tel delta entre la théorie et la pratique ?

Les limites de la propriété privée

Le problème vient peut-être des limites de la notion de propriété privée... Imaginons un village situé à côté d’un jardin public qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut pas être privatisé. Ce jardin serait public non pas dans le sens où il appartiendrait à un état, mais vraiment public, dans le sens où il n’appartiendrait à personne, pas même l’état. On peut imaginer que bien vite les gens se serviraient dans ce jardin et en prendraient un maximum de ressources pour s’enrichir. Ils pourraient aussi s’en servir de dépotoir, économisant ainsi le prix du traitement des déchets. Mais qui l’entretiendrait ? Peut-être que certains riverains pourraient fonder l’association "sauvons le jardin public" et iraient entretenir les arbres fruitiers et les allées du jardin, nettoyer les déchets dont les odeurs envahissent le village... Mais on peut raisonnablement penser qu’ils se décourageraient rapidement, voyant leurs coûteux efforts pour la communauté inlassablement anéantis par les autres. Chacun tire profit de ce jardin, il est donc injuste que seuls les volontaires s’en préoccupent et que ce soit justement les autres qui s’enrichissent le plus (puisque l’entretien a un coût).

Ainsi se comporte le marché quand la propriété privée ne peut pas s’appliquer. Et même quand elle s’applique, la notion de propriété ne peut pas toujours être rigoureusement définie, si bien que l’idée du contrat idéal devient elle aussi illusoire : un contrat ne peut impacter uniquement les propriétés mis en jeux et les termes d’un contrat ne peuvent être exhaustifs quant aux conditions et conséquences. Si une entreprise décide d’acheter un terrain et de construire un bâtiment immense, c’est l’ensemble des propriétés avoisinantes qui sont impactées par cette modification du paysage. L’entreprise pourrait fournir un dédommagement au montant de la dévalorisation de ces propriétés, si tant est qu’elle soit mesurable. Cependant les voisins n’auront pas eu leur mot à dire sur le contrat de construction et n’auront pas les moyens financiers de s’y opposer. Dans tous les cas le constat est le suivant : quand le marché fait face à quelque chose qui sort du cadre stricte de la propriété privée, il est raisonnable de penser qu’il s’ensuivra une dégradation de cette chose, car toute valorisation de ce bien public au profit de la collectivité est une perte de richesse privée, tandis que toute utilisation de ces richesses publiques est un gain net de richesses privées.

Ainsi un système basé uniquement sur la propriété privée et l’enrichissement individuel privilégiera économiquement ceux qui ne se préoccupent pas de l’espace public tandis qu’il lésera ceux qui s’en préoccupent, d’où une dégradation presque inévitable de l’espace public (n’appartenant à personne) par le marché. Or cet espace de ce qui est hors du champ économique est justement constitué de toutes ces choses dont la dégradation est attribuée au capitalisme. L’atmosphère, par exemple, n’est pas privatisable, si bien que le polluer est gratuit. Les écosystèmes non plus, à moins de posséder la terre entière. Les relations sociales ne font généralement pas l’objet de contrat, ni les tensions résultant des inégalités. La connaissance humaine, ce capital qui s’entretient en le diffusant au plus grand nombre, n’appartient à personne et l’entretenir ou le développer ne permet pas de s’enrichir (c’est pourquoi TF1 s’en préoccupe marginalement). L’information ou la musique sont un autre exemple, et c’est pourquoi le droit d’auteur pose quelques problèmes économiques. Si la diffusion d’information peut se monnayer, l’information elle même ne peut que difficilement faire l’objet d’un droit de propriété.

L’espace public contre l’espace privé

Nous pouvons donc définir un "espace public" contenant ce qui est irréductible au marché, collectif par essence, issu de la collaboration ou de la gratuité, disponible pour tous, non contractuel, non privatisable. Les limites de cet espace ne sont pas forcément fixes ni clairement définies. Cependant nous pouvons constater qu’un tel espace aura tendance à être dégradé dans un marché non régulé. Il ne peut être valorisé de manière privée que par l’intermédiaire des dons, du bénévolat, du volontariat ou de la gratuité, c’est à dire à travers une économie de type "caritative", ou au mieux parce qu’il recoupe fortement un intérêt privé, ce qui est sans aucun doute insuffisant. En effet il se pourrait que la partie la plus grande et la plus essentielle de nos vies se trouve hors du champs économique. De ce fait, non seulement elle n’est pas concernée par l’enrichissement général promis, mais en plus elle est susceptible d’être naturellement dégradée par le marché si rien d’autre (nous) ne la préserve. On pourrait même faire l’hypothèse que l’enrichissement du monde privé soit intégralement basé sur l’appauvrissement du monde public, si tant est qu’il soit mesurable (et compte tenu que le soleil est une source d’énergie quasi-infinie permettant à la biosphère de se renouveler). Alors peut être que la célèbre loi de la science "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" s’appliquerait enfin au domaine économique...

Il est intéressant de constater l’intuition de tout ceci dans certaines pratiques traditionnelles. Les religions, que ce soit par les lois divines ou par le concept de Karma, enseignent généralement aux hommes la bonté, la solidarité, le don de soi pour la collectivité et le respect de la nature, ce qui revient à préserver et nourrir un "espace public", et condamnent l’égoïsme, ou la seule prise en compte de son espace privé (Tiendrions nous une définition économique du bien et du mal ?). Les notions d’échanges équilibrés avec la nature dans les cultures amérindiennes, inuits et sans doute beaucoup d’autres, pour lesquelles tout ce qui est pris doit être rendu à la nature d’une façon ou d’une autre, se rapprochent de manière encore plus frappante de ceci. Cette façon de penser l’existence de l’homme comme indissociable de celle du groupe, de la nature et de l’univers est à l’opposé de la vision économique qui ne voit que des individus indépendants, mais sans doute plus en adéquation avec notre vécu. En tous les cas il n’existe pas d’autre moyen de préserver le domaine public que de violer d’une manière ou d’une autre le principe de liberté et de propriété, de céder une part de sa liberté au profit de la collectivité et de l’appartenance au groupe. L’impôt obligatoire est un de ces moyens. De manière générale, la question du droit et de la justice est elle aussi liée à la régulation de cet espace commun aux hommes.

On le voit donc, la "doctrine libérale" dans sa version pure est une négation du monde et de la complexité. L’idéal libéral qui voudrait limiter le rôle de l’état à néant, ou en faire un simple agent économique, est illusoire et irresponsable, puisqu’aujourd’hui seul l’état possède un financement collectif, et donc a le pouvoir d’agir sur ce qui est collectif. Cet idéal constitue une sacralisation des concepts de libre arbitre et de propriété, concepts auxquels tout est sacrifié, et en premier lieu cet "espace public" essentiel à la viabilité de la société. C’est un modèle théorique réducteur inapplicable car il n’est optimale que pour ce qu’il décrit : les biens, les services, les capitaux et les acteurs du marché, mais désastreux pour tout le reste de ce qui compose nos existences, et dont pourtant il se nourrit pour l’essentiel. Il ignore que les hommes ne sont pas parachutés dans un monde de marchandises mais que nous nous construisons au sein de la société en lien avec une communauté. Enfin tout sacrifier au concept abstrait de libre arbitre est d’autant plus illusoire que ce concept, dont on ne peut nier qu’il soit souhaitable, n’est cependant pas forcément le plus pertinent pour rendre compte du réel et que d’autres visions de la liberté existent. Il est en tout cas largement insuffisant pour assurer la pérennité de la société.


Comment nourrir l’espace public ?


Ni l’anarchisme libéral, ni la soumission de la liberté au collectivisme ne sont souhaitables. Ainsi toute la problématique d’une société consiste à conditionner le principe de liberté et de propriété au principe de "domaine public" gratuit, utile à tous mais non privatisable, tout en préservant au maximum aussi bien l’un que l’autre, c’est à dire à organiser au mieux la préservation de l’espace public et la liberté du domaine privé. Si nous assumons les limites du marché libéral et la nécessité de gérer l’espace public, la première solution venant à l’esprit est de confier la gestion de ce domaine à une entité rémunérée par tous, l’état. Une forme ou une autre de démocratie s’impose alors comme garde-fou, car il faut garantir que cet acteur serve l’intérêt de tous et non des intérêts privés. La définition claire de l’espace public, le choix de ce qu’on y met et des priorités, doit ensuite permettre de définir le périmètre du rôle de l’état, c’est à dire sa mission, dont l’impact sur les libertés individuelles doit être minimale. Ainsi le rôle de l’état n’est pas de protéger tel ou tel acteur de l’économie, ni de se substituer à tel ou tel acteur sur le marché. Ce n’est pas non plus d’imposer un pouvoir autoritaire. C’est uniquement d’entretenir, de développer et de protéger ce qui nous est commun à tous sous toutes ses formes.

Mais cette façon d’envisager la gestion de l’espace public pose problème, nous le voyons aujourd’hui. L’état est-il suffisant ? Comment s’assurer qu’il remplisse son rôle hors des influences privées diverses ? Cette nécessaire gestion collective ne peut-elle être accomplie qu’au prix d’un combat incessant entre le monde public et le monde privé, le premier comme boulet au pied du second, le second comme détruisant sans cesse le premier, et la politique et ses lobbies comme théâtre de ces affrontements ? Il semble qu’invariablement, partout dans le monde ou presque, ce soit le monde privé et ses acteurs les plus puissants qui remportent la bataille de l’influence sur l’état, et peut être même sur les issues des élections, et les acteurs sociaux ou environnementaux semblent courir après un train en marche pour réparer les dégâts. Par ailleurs l’espace public revêt des caractéristiques différentes suivant l’échelle : locale, régional, nationale, mondiale... Or les enjeux mondiaux devenant incontournables amènent la nécessité de faire émerger une organisation non pas locale ou nationale mais mondiale de l’espace public. D’ores et déjà, sous plusieurs aspects, cette conception étatique et dichotomique de la gestion des espaces semble limitée.

Alors comment gérer l’espace public ? On peut se demander s’il est possible de définir des mécanismes autonomes semblables à ceux du marché pour le réguler. On peut imaginer l’introduction sur le marché d’un "garant du domaine public" pour faire fonctionner l’idéal libéral. Mais comment quantifier pour un acteur économique donné les richesses qui sont tirées lors de son activité du socle de connaissances de l’humanité, de l’environnement naturel, de la qualité des liens sociaux, et comment mesurer les impacts positifs et négatifs de son activité sur ces domaines ? Comment fixer la valeur des richesses publiques sans pour autant recourir à l’intérêt privé ? Finalement ne faudrait-il pas que chaque décision prise par chaque acteur économique intègre d’une manière ou d’une autre l’existence d’un espace public ? Que les acteurs aient intérêt à collaborer autant qu’à se concurrencer ? En modifiant le statut des entreprise (par exemple en introduisant l’intérêt collectif par une forme de démocratie) peut-être serait-il possible de faire en sorte que chacune d’elle joue ce rôle en son sein. Mais attention, car il s’agit aussi de réguler l’espace commun entre les entreprises, et même au-delà. Alors est-il nécessaire de rompre avec le principe même d’économie de marché et le concept de propriété pour obtenir une société viable ? Ces questions restent ouvertes.

vendredi 31 octobre 2008

Le réseau voltaire et la désinformation





Sur la page d’accueil du réseau voltaire, qui se veut être un site d’information « alternatif », on pouvait voir pendant tout le mois de septembre le lien suivant vers un article du site : « Pékin 2008 : George W. Bush, ivre, évacué de la tribune officielle ». [http://www.voltairenet.org/article157973.html reprise ici : http://usa-menace.over-blog.com/article-22896032.html] En suivant le lien, on apprend, photos à l’appui, comment George W. Bush a été évacué d’une tribune officielle lors des jeux olympiques de Pékin à cause de son état d’ébriété avancé. Le texte est le suivant : « Le président des États-Unis n’a pas immédiatement réagi à l’attaque surprise de l’Ossétie du Sud par la Géorgie pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin 2008. Ses « conseillers » n’avaient guère eu de difficultés à le neutraliser le temps voulu pour le placer en face du fait accompli. Sur ces photos d’Associated Press et de Getty Images, on voit George W. Bush, en état d’ébriété avancée, faire le pitre dans la tribune officielle. Ne parvenant plus à tenir debout, même appuyé à la rambarde, il est évacué par ses gardes du corps. » Cette information surprenante, ce « scoop » incroyable, a bien été repris ici ou là sur internet, mais sur aucun des grands médias. Pourtant les photos sont bien réelles. Comment l’information aurait-elle été caché, en dépit du nombre important de témoin ? Serait-ce là une nouvelle preuve de la censure exercée sur les grands médias, et de la puissance de contrôle de l’information du gouvernement américain ?

Pas tout à fait. Les plus observateurs d’entre nous auront immédiatement remarqué que la fille de George W. Bush porte trois robes différentes sur ces photos : une verte, une noire et une violet pâle. On remarquera également les manches de la chemise de George, tantôt courtes et tantôt longues. Aucun doute : les photos de cet article ont été tirées d’événements différents, contrairement à ce qu’on imagine au premier abord si l’on n’y prête pas attention. Si toutes les photos mises bout à bout peuvent laisser penser que George W. Bush était ivre, aucune des photos prises séparément ne peut permettre de l’affirmer. Derrière un titre accrocheur et une série de photos apparemment éloquentes se cache donc une simple manipulation. De la désinformation.

Plus intéressant est le texte de l’article. En effet l’auteur tire profit de ce pseudo-événement pour placer quelques phrases pleines de sous-entendus. Il nous raconte une histoire : les conseillers de George W. Bush auraient saoulé ce dernier afin de le placer devant le fait accompli, à savoir l’attaque de l’Ossetie par la Georgie. Derrière ces quelques phrases anodines se cache rien de moins qu’une vision du monde simpliste à la lumière de laquelle l’actualité est interprété. Sont véhiculées les idées suivante : le président des Etats-unis est un pantin (on le saoule pour agir à son insu), la Georgie est un pantin (l’attaque est décidée par les « conseillers » du président des Etats-unis), tous les médias qui l’ignorent sont des pantins, en fait le monde entier est manipulé par une force cachée : les « conseillers » du président. Et le réseau voltaire est le seul média « non aligné » qui, héroïquement, ose vous le révéler en dépit du danger. Autant d’informations, bien entendu, non vérifiées.

Ce n'est pas la première fois que je constate des demi-mensonges dans les articles du réseau voltaire, bien que je ne le lise que par hasard. La dernière fois, c'était dans cet article ou on apprend que Noam Chomsky "révise sa position" et "est aujourd'hui lui aussi gagné par le doute" à propos de la remise en question de la "version officielle" sur les attentats du 11 septembre. L'article ne cite pas le livre recemment paru de Chomsky où il critique avec virulence les théories conspirationnistes. Quand on en lit un extrait, dans cet article de Backchich, on comprend que Chomsky n'a jamais adhéré aux théories conspirationnistes, bien qu'il soit très critique à l'égard du gouvernement américain.

La première fois, c'était en 2007, avec cet article. Nous sont présentés des graphiques où l'on voit clairement que en 2006, le nombre d'arrestations concernant des attentats islamistes est tout à fait disproportionné en comparaison du nombre réel d'attentats islamistes. Les chiffres sont vrais. Seulement j'avais remarqué à l'époque que ce graphique manquait de pertinence, puisqu'il ne porte que sur une année. Or en 2005, il y a eu les attentats de Londre et en 2004 ceux de Madrid. En 2001, ceux de New York... Si on prend en compte l'importance des attentats en nombre de mort et qu'on étend le graphique aux autres années, on pourrait écrire un article affirmant la thèse exactement inverse.

Dans le cas présent les ficelles sont énormes. On peut s’étonner que cette nouvelle, parue le 8 septembre, soit restée aussi longtemps sur la page d’accueil du réseau Voltaire. Mais il est bien connu que les mensonges ont plus d’effets que leurs démentis. Je ne lis les articles du réseau voltaire que par hasard, j’ignore si ce problème est récurrent. Mais dans ce cas précis, de deux choses l’une : soit ils n’ont pas vérifié leurs informations et ignorent toujours, un mois après, en dépit de l’énormité de la chose, qu’elles sont fausses, soit ils publient volontairement de fausses informations « virales » (visant un public particulièrement crédule) dans un but de propagande, ce que le texte laisse penser. Dans chacun de ces deux cas, une chose est sûre : il ne faut pas leur faire confiance.

mercredi 29 octobre 2008

Un cas de populisme scientifique

Je publie ici une version sous forme de tribune de la lettre que j'ai envoyé à l'AFIS en réponse à un article de Henri Broch. Je publierai la réponse dès réception.
L'article en question évoque le « Prix-Défi international », un prix de 200 000 euros à gagner pour quiconque se prétendant dotée d’un pouvoir particulier « paranormal » en fera la preuve suivant un protocole accepté d'un commun accord.


Les phénomènes de la parapsychologie

Partons d'un constat qui figure notamment dans le livre d'Henri Broch, co-écrit avec Georges Charpak : "Devenez sorciers, devenez savants". Le constat est le suivant : 55% de la population croit que la télépathie sera un jour admise comme une réalité par la science. Je suppose (sans avoir les chiffres exacts) qu'un certain nombre considèrent qu'ils en ont fait l'expérience. La perception de ces phénomènes, qu'elle soit réelle ou illusoire, est donc loin d'être marginale.

D'autre part, il me semble que les phénomènes de la parapsychologie n'enfreignent pas à priori les lois physiques et que nos connaissances dans le domaine de l'esprit ne nous permettent pas de les rejeter a priori (sauf sans doute le déplacement d'objets à distance qui est assez invraisemblable). Le phénomène de la conscience tel que nous le vivons tous intérieurement est en lui même suffisamment extraordinaire et inexplicable pour qu'on admette une relative ignorance dans ce domaine. Par conséquent les phénomènes parapsychologiques ne sont pas à priori dénués de crédibilité et nous ne sommes pas forcé de considérer ces phénomènes comme "surnaturel", donc certainement imaginaires : il se peut qu'ils soient naturels et réels.

Etant donné qu'une proportion importante de la population croient en leur existence et affirme vivre ce type d'expérience, il me semble plutôt normal qu'on s'y intéresse et que l'on soit amené à questionner le réel sur ce sujet de manière scientifique. Il est possible que les recherches dans ce domaine se soient avérées infructueuses, que les chercheurs se soient discrédités par le passé par des fraudes ou par des croyances superstitieuses prenant le pas sur leur esprit rationnel. Il est possible que pour ces raisons ce domaine ne mérite plus aujourd'hui qu'on lui porte un intérêt scientifique. On ne peut qu'admettre toutefois que la démarche consistant à tester l'existence de phénomènes parapsychologiques n'est pas fondamentalement absurde.


La démarche zététique

Que dire maintenant de la démarche consistant à proposer un prix important à quiconque fera la preuve de ses pouvoirs paranormaux ?
Il ne me semble pas que ce soit une approche scientifiquement adéquate au problème. Une démarche honnêtement scientifique serait, il me semble, de partir du postulat que des phénomènes de ce type peuvent ou non exister, de les identifier et de les décrire à partir de témoignages (non pas isolés mais recoupés) et enfin de tenter de construire un protocole pour tester leur existence ou de mettre en évidence l'illusion qui a lieu. La démarche zététique n'est pas celle ci, et ce n'est pas la démarche de quelqu'un qui souhaite découvrir la vérité.

Quel physicien penserait sérieusement à lancer un prix pour la découverte du boson de Higg, par exemple ? Ce n'est certainement pas la bonne façon de mettre en évidence l'existence de ce boson, et bien entendu aucun citoyen ne serait capable de relever le défi. Par le simple fait de "parier" 200 000 €, on part du principe que le phénomène n'existe certainement pas au lieu de l'envisager comme possible. Aussi faire preuve d'ouverture d'esprit par ce type de démarche ("Le rêve et l’imagination se trouvent du côté des zététiciens"), c'est se moquer de nous.

Nous pouvons imaginer sans peine que ceux qui essaieront de relever le défi seront majoritairement des "illuminés" en manque de reconnaissance se flattant de posséder un don que personne d'autre ne possède. En dépit de la cordialité des relations qu'Henri Broch affirme avoir eu avec ceux qui se sont présentés à lui, tout ce qui a été prouvé, c'est qu'ils sont des idiots crédules ou bien qu'ils sont incapable de formuler leurs expériences. Quel objectif peut avoir une telle démarche ? J'en vois deux : ouvrir les yeux à toutes ces personnes se croyant dotées d'un don surnaturel, ou bien discréditer toute recherche sur la parapsychologie. Je penche pour le deuxième. En tout cas l'objectif n'est certainement pas scientifique.

Pourquoi ça ne peux pas fonctionner

Pour être franc cette démarche me choque sur le plan moral. Je la trouve arrogante envers les chercheurs en parapsychologie, condescendante envers les gens qui croient avoir des pouvoirs surnaturels et malhonnête sur le plan scientifique. Elle est à la science ce que le populisme est à la politique. Néanmoins on pourrait dire : qu'importe la démarche, le fait est qu'en dix ans, on n'a rien trouvé. Mais puisque je pense que la démarche est mauvaise, je pense naturellement qu'elle ne peut pas donner de bons résultats.

D'abord elle s'attaque à des témoignages pris séparément. Elle suppose qu'un phénomène parapsychologique est une affaire de "don" que possèdent certaines personnes et pas d'autre. Elle ne cherche pas à faire d'étude à grande échelle. Ensuite elle suppose que ces personnes, à priori sans formation scientifique, ont suffisamment de recul et sont les mieux placées pour décrire ce "don" et mettre en place un protocole permettant de le tester, ce qui demande, même en étant assisté par un scientifique, un esprit de synthèse permettant de sélectionner et d'exprimer clairement les éléments qui, dans leur expérience personnelle, pourrait le mieux être soumis à expérience.

Enfin cela suppose qu'un protocole simple est possible pour mettre en évidence des phénomènes qui, à l'évidence, sont teintés de subjectivisme (qu'ils existent ou non) puisqu'ils touchent au domaine de l'esprit, et, s'ils existent, ne sont certainement ni puissants (en tout cas pas de manière permanente), ni systématiques et nécessite peut être des conditions particulières pour être reproduits. S'ils étaient aussi évidents que la parole, ça se saurait. Autrement dit la démarche suppose que mettre en évidence les phénomènes parapsychologiques doit être relativement facile, mais rien ne nous permet de le penser.

La difficulté de mise en oeuvre des expériences

Je vais prendre un exemple concret : de nombreuses personnes affirment avoir reçu un message télépathique de proches qui s'avèrent être morte le même jour (ou la même nuit). Comment démontrer que ceci est possible ou non sachant que le phénomène n'est pas systématique, ne peut se produire que "in vivo" et qu'il est hautement subjectif ?

On peut avancer un argument statistiques pour montrer que le fait de penser à quelqu'un le jour où il meurt peut très bien arriver par hasard. Mais les personnes ne parlent pas de "penser à cette personne". Elle parlent d'une expérience de contact troublante, inhabituelle, parfois même de la révélation de la mort de l'autre personne. Encore faudrait-il estimer le nombre de fois où de tels expériences troublantes se produisent sans que la personne ne soit morte. A partir de quand une expérience est "troublante" ? Faut-il qu'il y ait cette révélation ? On entre dans la subjectivité. Il faut également évaluer ou éviter les biais psychologiques, comme le fait d'oublier l'expérience si la personne n'est pas morte, d'exagérer le côté "troublant" à posteriori si elle est morte, ou d'avoir simplement inventé l'expérience. En tout les cas on ne peut pas s'affranchir d'une réelle étude, et l'argument statistique est finalement plutôt un axe de recherche qu'une réfutation.

Mais l'important, c'est bien le constat suivant : les expériences visant à tester l'existence de phénomènes de parapsychologies sont forcément complexes à mettre en oeuvre, et pas forcément reproductibles en laboratoire. Ainsi la démarche zététique est pleine de partis pris : le caractère de don surnaturel isolé sur une seule personne des phénomènes qu'elle entend étudier, les capacités de quelqu'un n'ayant a priori aucune formation scientifique de prouver scientifiquement ce don, la facilité et la possibilité même de mise en oeuvre d'expériences prouvant le don en question. Il n'est pas surprenant dans ce contexte qu'aucun résultat n'ait été obtenu, mais cela ne prouve rien quant à l'existence ou non des phénomènes.

La zététique contre la parapsychologie ?

Finalement le concept même de zététique pose problème, puisqu'ils se distingue des recherche en parapsychologies par le fait qu'il doute de l'existence des phénomènes. La croyance en un phénomène est-elle un prérequis à l'étude de son existence ? Sinon, en quoi la zététique se distingue-t-elle des autres recherches en parapsychologie, et pourquoi les zététiciens ne s'unissent pas à eux pour chercher avec eux, plutôt que contre eux ? Au nom de quoi peuvent-ils affirmer être seuls détenteur de la rationnalité ? Cette démarche consistant à proposer un prix pour qui prouvera ses dons paranormaux possède un côté spectaculaire indéniable. Serait-ce un coup médiatique visant à discréditer toute recherche en parapsychologie ?

Peut être pas : elle peut aussi apparaitre comme une démarche de dernier recours et se justifier parce que toutes les autres recherches n'ont rien données. Elle semble vouloir dire : regardez où nous en sommes rendu pour trouver quelque chose, nous sommes prêt à perdre 200 000 €, c'est dire si ces phénomènes sont certainement tous imaginaires. C'est clairement ce message qu'elle fait passer au grand publique, à mon avis de manière fort consciente. Mais est-ce vraiment le cas ?

Le sujet est-il définitivement clos ? Les recherches sérieuses en parapsychologies ont elle été faites par le passé sans aucun résultat significatif ? Aujourd'hui une recherche sérieuse dans ce domaine a-t-elle le droit de citer dans la communauté scientifique ou est-elle rejetée a priori ? Ont-elles eu ce droit de citer par le passé ? Sinon est-ce justifié ? Est-ce que donc aucune recherche sérieuse ne serait possible en ce domaine ? Pourquoi ce domaine d'étude particulier ne mériterait pas qu'on s'y intéresse ? L'article de l'AFIS cite un problème protocolaire chez J.B. Rhines qui doit dater de plus de 50 ans (Si je ne me trompe pas, l'erreur protocolaire apparait dans les instructions d'un jeu de carte, non pas dans les rapports d'expérience) et de fraudes. Apparemment ce domaine de recherche s'est discrédité par le passé, ce qui expliquerait ce rejet, mais qu'en est-il aujourd'hui ? As-t-on la même exigence et la même suspicion envers tous les domaines ?

Les études de parapsychologie aujourd'hui

Pour ma part je me suis un peu renseigné sur internet. J'ai d'abord constaté que certains sites de recherche en parapsychologie n'hésitaient pas à publier des résultats négatifs. Les publications de l'institut métapsychique internationale en France m'ont paru plutôt sérieuses, loin de l'idée qu'on se fait du gourou qui tente de convaincre par le biais de la fascination pour l'occulte, refuse la contradiction de manière irrationnelle et avance des théories fumeuses. Au contraire ils affirment se détacher explicitement de tout mouvement "occulte". Cependant je ne suis pas spécialiste. Peut-être suis-je trompé par une démarche visant à donner une image sérieuse à quelque chose qui ne l'est pas ?

Ensuite les articles que j'ai pu trouver sur des sites sceptiques sont beaucoup moins catégoriques que vous ne l'êtes quant aux problèmes de protocoles ou au biais de sélection, en particulier lorsqu'il s'agit des expériences récentes utilisant le protocole Ganzfeld. Il semble que le protocole ait été révisé suite à des critiques de la part de sceptiques, en particulier Ray Hyman, et vérifiés en présence de prestidigitateurs pour éviter toute fraude, mais que les résultats soient restés significatifs. Le sceptique Ray Hyman conclu grosso modo dans un article très intéressant qu'ils sont insuffisants (car il faut plus pour remettre en cause la relativité et la physique quantique (!) ) et doivent être maintenant reproduits par d'autres laboratoires, mais ne les remet pas pour autant en question. L'article "Ganzfeld" de wikipedia en version anglaise offre une bonne synthèse de ces éléments avec les références nécessaires.

Il se pourrait donc que la télépathie soit dors et déjà démontrée, mais que ces résultats ne soient simplement pas crédités par la communauté scientifique aujourd'hui pour des raisons historiques ou dogmatiques. En tout cas le sujet mérite, comme l'affirme d'une certaine manière le sceptique Ray Hyman dans sa conclusion, d'être approfondit. Finalement je me pose la question suivante : est-ce la démarche des chercheurs qui est rejetées ou bien la communauté scientifique refuse-t-elle simplement d'accorder la moindre crédibilité à une recherche (je ne parle pas de croyance) dans ce domaine ?

lundi 23 juin 2008

Le pragmatisme et l'idéalisme


On loue souvent le pragmatisme des hommes politiques, cette faculté de faire face aux événements et de trouver une solution efficace. Le pragmatisme tient du bon sens, c'est un gage d'efficacité. A l'inverse, il semble que l'idéalisme fasse peur. Les idéaux aliènent. Ils seraient un aveuglement, une négation de la réalité. L'idéale mène à l'idéologie. Il veut corrompre la réalité, la tordre, la soumettre. Le pragmatisme, lui, ne cherche qu'à améliorer les choses au jour le jour. Pourtant... On ne peut finir par se demander : quelle est la finalité de nos actions ? Qu'est-ce qui fait sens ? Où nous mène un pragmatisme sans but ? La fourmi qui évite si habilement chaque obstacle semble bien ridicule à tourner en rond... Car l'homme a besoin d'un but. Il lui faut un phare pour naviguer, et non seulement une barre. L'idéalisme seul peut le pousser à une réflexion approfondie et lui offrir les repères de cette réflexion. Il offre une vision globale. Le pragmatisme est dans le court terme sans cesse renouvelé tandis que l'idéalisme est dans le long terme.

Les deux folies

Le pragmatisme sans idéal est une folie. Lui aussi devient une idéologie : celle de la négation de l'idéalisme, relégué à l'irréalisme, celle de l'illusoire contrôle de tous les paramètres permettant de se passer de vision globale. Il ne fait que renforcer la force pour ce qu'elle est mais la laisse aveugle, au lieu de la diriger vers un but. Le pragmatisme est conservateur : il ne fonctionne que dans un cadre qu'il ne saurait remettre en question de lui même. L'idéalisme sans pragmatisme aussi est une folie, s'il est autiste, qu'il refuse de s'adapter au réel. Pragmatisme et idéalismes tous deux deviennent fous quand ils finissent par ignorer leurs limites. Mais aujourd'hui les idéaux semblent avoir déserté la politique. On s'en méfie, on les relègue aux extrêmes. Parfois cependant ils sont profanés par pragmatisme : pour se faire élire. Le pragmatisme se servant de l'idéalisme est un cynisme. Le pragmatisme a-t-il vaincu l'idéalisme ? Ce qu'il faut, c'est remettre les choses à leurs places : l'idéalisme doit se servir de pragmatisme, et non l'inverse.

Le pragmatisme illustré

Illustrons nos propos d'exemples concrets. Le pragmatisme, en politique étrangère, ce serait le ralliement systématique au plus fort. En économie, un bon exemple serait le désormais célèbre slogan de campagne "Travailler plus pour gagner plus". En effet on sait que le travail est créateur de richesses. On pourrait toutefois penser que chacun est libre de travailler à sa guise s'il souhaite effectivement s'enrichir, sans que ce soit une injonction. Ce serait vrai si nous étions isolés, mais c'est compter sans la concurrence : si nous, nous ne travaillons pas, d'autres que nous prendront des parts de marché et seront à même d'avoir un ascendant économique sur nous. Ne pas travailler, ce n'est pas seulement ne pas gagner, c'est aussi perdre. Il est donc tout à fait pragmatique de travailler plus. De cette logique s'ensuit une escalade, une "course à la richesse" et une concurrence qui investit tous les champs de la société, y compris les secteurs de la connaissances, de l'art ou des relations sociales, pourtant typiquement motivés non pas par le pragmatisme mais par un idéal.

De gauche ou de droite ?

Cette vision aujourd'hui fait consensus. Elle est partagé par les grands partis de gouvernement, de droite comme de gauche. La gauche reprochera à la droite de sous-estimer l'importance des inégalités de naissance et de ne considérer que le mérite. La droite reprochera à la gauche son angélisme de croire que chacun peut réussir et de produire des assistés qui minent l'économie. Qu'importe, ils sont d'accord sur un point : il faut optimiser l'économie. Tout ce qui sort de ce cadre pragmatique, c'est à dire finalement tout ce qui tient de l'idéalisme, à droite l'idéal de la nation, à gauche l'idéal de la communauté, n'a pas droit de citer dans les grands médias, chantres de la pensée unique. Loin de moi l'idée de vouloir valider tous les idéaux, et certainement pas ceux qui sont fondés sur la peur de l'étranger (ou sur tout autre idée irrationnelle). Cependant force est de constater qu'aujourd'hui l'idéalisme quel qu'il soit est catalogué comme étant forcément un extrémisme. L'explication tient sans doute dans ce que l'histoire des idéaux est pavée de totalitarismes et d'idéologies meurtrières. Mais paradoxalement le pragmatisme devient lui aussi, à son tour, une idéologie.

De l'idéologie pragmatique à l'idéalisme rationnel

Cette vision de l'économie fondée sur la concurrence, et le fait même de donner à l'économie une place centrale en politique, fait partie du consensus de ce qu'on pourrait appeler "l'idéologie pragmatique". L'économie elle même est un moyen et non une fin. La privilégier devant le reste, c'est donc ne pas avoir d'idéaux. Pourtant ne serait-il pas possible de dépasser ce principe de concurrence ? Sommes nous à ce point incapables d'envisager que d'autres modèles, basées sur la collaboration, soient possibles ? D'essayer de les mettre en œuvre ? Est-il seulement possible d'affirmer la prépondérance de certains principes sur le principe d'optimisation économique lui même ? Est-ce "fou" à ce point ? Nous le disions, le pragmatisme est conservateur. Il porte des œillères. Son plus grand danger est de se donner l'illusion de la maitrise complète et de conduire à la catastrophe, faute de se doter d'une vision plus globale que seul l'idéalisme peut offrir. A l'inverse, le plus grand danger de l'idéalisme est de s'aveugler jusqu'à sombrer dans l'irrationnel. C'est pourquoi aujourd'hui il devient urgent de réhabiliter - avec pragmatisme - un véritable idéalisme rationnel.

vendredi 20 juin 2008

Qu'est-ce que le temps ? (3) - La physique du chaos

Cet article est le dernier d'une série consacrée au temps, au déterminisme et à l'irréversibilité. Les précédents articles nous ont présenté une vision déterministe et mécanique du temps, qui est celle des grandes théories actuelles, en dépit d'un indéterminisme de la mécanique quantique qui semble restreint au monde microscopique. Cependant au cours du XXème siècle, de nouveaux éléments ont permit d'envisager une nouvelle façon de voir les choses.


Le chaos déterministe

La théorie du chaos part de la constatation qu'il existe en mathématique des systèmes déterministes extrêmement simple dans leurs lois d'évolution, et ayant pourtant un comportement complexe et imprévisibles. Ils sont appelés systèmes non linéaires ou chaotiques. Leur étude a permit d'en découvrir de nombreuses caractéristiques, en particulier la sensibilité aux conditions initiales : deux états initiaux aussi proches l'un de l'autre qu'on le souhaite mèneront inévitablement à des divergences d'évolutions, et à moins d'avoir une précision infinie des conditions initiales, le système est en pratique imprévisible. Son comportement semble aléatoire. En outre pour certains systèmes, il arrive que des structures apparaissent spontanément, sans pour autant être décrite dans les lois de base. C'est le cas par exemple du célèbre "jeu de la vie".

De manière globale, on peut dire qu'un système chaotique est caractérisé par une boucle de rétroaction positive qui amplifie les fluctuations aussi petites soient elles et d'une boucle de rétroaction négative qui ramène l'état du système dans certaines limites. Or il se trouve que ces concepts, à la base purement mathématique, sont ceux qui décrivent de nombreux phénomènes naturels. On retrouve les systèmes chaotiques dans certaines réactions chimiques, dans les interactions à l'intérieur des cellules vivantes, dans le fonctionnement de régulations internes aux organismes vivants, ou encore dans l'évolution des populations et des écosystèmes. La plupart de ces systèmes complexes possèdent des rétroactions positives et négatives qui en font des systèmes chaotiques. En fin de compte, dans la nature, les systèmes chaotiques sont le cas général. Les systèmes linéaires entièrement prévisibles ne sont que des cas particuliers.

Les systèmes chaotiques introduisent une nouvelle forme d'imprédictibilité en science. Ils permettent à des fluctuations microscopiques d'avoir un impact à grande échelle. Or si l'on considère qu'au delà d'une certaine échelle, l'échelle quantique, les états sont réellement indéterminé, il en résulte qu'une structure a grande échelle peut avoir une évolution fondamentalement imprévisible dans laquelle "s'exprime" l'indéterminisme quantique. Enfin la notion de bifurcation est également importante : Il est possible de faire varier certains paramètres d'un système pour modifier son comportement. Pour certaines valeurs de ce paramètre, le système sera stable. Pour d'autres, il oscillera périodiquement. Enfin au delà de certaines valeurs il deviendra chaotique. Or au cours de l'évolution d'un tel paramètre, il peut exister des points de bifurcations faisant qu'une différence infime de l'état du système le fera évoluer vers des régimes différents par la suite. Le fait que quelque chose se produise d'une façon ou d'une autre aura un impact irréversible à long terme.


La dynamique des systèmes hors équilibre

C'est dans cette lignée que suivirent l'étude des systèmes complexes hors équilibre. En effet la thermodynamique que nous avons présentées lors du précédant article s'applique à des systèmes isolés et proches de l'équilibre. Or la plupart des systèmes que nous rencontrons dans la nature ne sont pas isolés mais ouverts. Le soleil est une source d'énergie permanente qui peut permettre de maintenir de tels systèmes loin de l'équilibre et de créer et maintenir un ordre, tout en continuant de créer de l'entropie (mais se "nourrissant" d'entropie négative) là ou un système isolé verrait son désordre augmenter jusqu'à l'équilibre où plus aucune entropie ne se crée. On parle alors d'auto-organisation. Par ailleurs certaines réactions chimiques impossibles dans un état d'équilibre ont une certaine probabilité de se produire dans de tels état hors équilibre, et notamment celles produisant les particules constitutives de la vie.

Comme l'explique Ilya Prigogine dans "la fin des certitudes", la physique des systèmes hors équilibre est une nouvelle physique, plus proche de la réalité. Les approximations que l'on peut faire quand on est proche de l'équilibre thermodynamique ne sont plus valables. On ne peut pas considérer que les interactions entre particules sont ponctuelles dans le temps. Au contraire elles sont persistantes. Il en résulte des phénomènes de résonance entre particules introduisant un aspect statistique irréductible, qui correspond à la fois à la mesure en physique quantique et à la création d'entropie. Ce sont ces résonances qui brisent la symétrie du temps en introduisant une irréversibilité. Ainsi la mesure quantique serait finalement un processus physique ayant lieu au sein de nos appareils de mesure du fait qu'ils introduisent une brisure de symétrie temporelle pour les besoins de la mesure elle même.

Cette façon de voir les choses apporte une rupture nette avec plusieurs idées dominantes en science, en particulier le déterminisme et l'idée d'accroissement irréductible du désordre. Non seulement la matière serait intrinsèquement indéterministe, mais de plus elle serait créatrice, génératrice de structures. La théorie darwinienne, dont l'effet de sélection peut tout aussi bien être le fait du hasard et des événements, peut s'étendre non seulement aux espèces vivantes, mais aussi à toutes les structures émergeant de la matière. L'histoire de l'univers peut être conçue comme une succession d'étapes au cours desquelles de nouvelles structures plus élaborées émergent à partir des anciennes qui ont réussit à survivre aux aléas de leur environnement. Comme le disait souvent Ilya Prigorine, à l'équilibre, la matière est aveugle. Loin de l'équilibre, elle commence à voir.


Une nouvelle science ?

Ces nouveaux axes de recherches permettent de renouer le lien entre la physique et les autres disciplines, en réintroduisant le temps irréversible. Ainsi la loi n'est plus suffisante pour expliquer l'évolution des phénomènes naturels, les événements eux aussi sont déterminant. Ceci peut nous permettre, notamment dans les sciences humaines et l'histoire, de repenser le dialogue entre la structure, soumise aux lois, et l'évènement, soumis au hasard, l'un créant l'autre et vice versa. De la même façon, l'homme est le fruit à la fois de ses gènes et du hasard des événements qui fondent son expérience.

Au cours de son évolution, la science s'est toujours distancié de la question du sens comme étant une question hors de son domaine. Ce faisant elle dessinait une image du monde au sein duquel toute recherche de sens semblait vaine : un monde mécanique, prévu d'avance, poursuivant son cours inéluctablement dans un temps indifférent aux événements. Cette image ne permettait pas de répondre au problème du mystère de l'existence, mais elle correspondait à un idéal, celui de pouvoir prédire tous les phénomènes et ainsi de contrôler le monde, faisant de l'homme un être à part. Pourtant au même moment Darwin puis Freud mettaient à mal l'image de l'homme extérieur à la nature, et celui de l'homme maitre de son esprit.

Il aura fallut réintroduire la flèche du temps et l'indéterminisme, non pas un indéterminisme aléatoire et aveugle mais un indéterminisme créateur, pour pouvoir réconcilier la science et l'homme, la recherche de connaissance et la recherche de sens, pour offrir une vision du monde plus proche de celui que nous percevons intuitivement. Finalement l'étude des systèmes complexes marque certainement le début d'une nouvelle science.

jeudi 19 juin 2008

Qu'est-ce que le temps ? (2) - Les révolutions du début du XXème siècle

Cette article est le deuxième d'une série consacrée au temps vu par la science, et en particulier aux notions d'irréversibilité et de déterminisme. Dans le premier article, la physique classique et la thermodynamique nous ont offert l'image d'un monde mécanique déterministe et dont irréversibilité dans le temps, bien qu'observée, serait une sorte d'illusion ; un monde dans lequel tout serait donné d'avance par les conditions initiales et qui se dirigerait petit à petit vers le désordre et l'homogénéité maximale. Seulement l'histoire ne s'arrête pas là. La science fait son chemin. A la fin du XIXème siècle, certains pronostiquent déjà l'aboutissement de la science : l'ensemble des phénomènes fondamentaux seraient expliqués, et le reste ne serait qu'une question de complexité à élucider. Mais petit à petit les scientifiques étendent leur domaine jusqu'à en atteindre les limites, et au début du XXème siècle, par l'étude des phénomènes électromagnétiques, une double révolution allait mettre fin à ce rêve.


La relativité


La première révolution scientifique du début du XXème siècle mettra à mal la conception de l'espace et du temps comme celle d'un cadre figé dans lequel se déroulent les événements. Certaines observations sont incompatibles avec ce modèle. Au début du XXème siècle, Einstein, grâce aux travaux de Lorentz et de Poincaré, proposa un nouveau modèle pour y remédier, un modèle plus générale duquel la théorie de Newton n'est qu'une approximation : la théorie de la relativité. Cette nouvelle théorie allait bouleverser nos conceptions de l'univers et fournir un nouveau cadre fructueux à la science.

Selon la théorie d'Einstein, l'espace et le temps ne sont pas figés mais sont en interaction avec leur contenu matériel. Tout comme les trajectoires des particules dépendent de la géométrie de l'espace et du temps, cette dernière dépend de la présence de ces particules d'énergie et de matière. Enfin l'espace et le temps mesurées par une particule dépendent également de sa vitesse au sein de cet espace-temps. Il en résulte que le temps n'est pas le même partout ni pour tout le monde dans l'univers. les longueurs et les durées se contractent ou s'étirent. Elles sont relatives et non pas absolues. Même si ceci ne peut pas se ressentir pour nous êtres humains, plongés dans un espace temps trop uniforme, des expériences l'ont pourtant vérifié par la suite : la théorie colle à la réalité des observations.

Cette nouvelle géométrie de l'espace temps est surprenante. C'est un cadre dans lequel on peut construire différents modèles possibles. Le temps n'y est qu'une simple dimension tout comme l'espace : certains modèles autorisent même le rebouclage du futur vers le passé, bien que ceci s'accorde difficilement avec le principe de causalité. Avec l'observation de l'expansion de l'univers viendra ensuite la théorie du big bang, et en collaboration avec la physique quantique, l'essor de la cosmologie. L'univers n'est plus statique comme on le croyait : il a une histoire, celle de la formation des particules, des atomes puis des étoiles et des galaxies. La théorie de la relativité bouscule les intuitions. Cependant, s'il y a une chose qu'elle ne remet pas en question, c'est une vision du temps profondément déterministe et réversible.


La physique quantique


La seconde révolution scientifique du XXème siècle concerne la façon dont on conçoit les particules élémentaires. Avec Newton, elles étaient ponctuelles. Avec la physique quantique, vérifiée par les observations de l'infiniment petit, les particules sont des ondes. Elles sont constituées de superpositions d'états fondamentaux ondulatoires qui ne forment pas un continuum d'états mais des états bien distincts et quantifiés. De plus la décompositions en états fondamentaux peut se faire mathématiquement (se "voir") de différentes façons suivant la propriété que l'on souhaite mesurer : la vitesse, la position... Et ces différentes façons de "voir" sont incompatibles entre elle : un état fondamental pour la vitesse est une superposition d'états pour la position, et vice versa.

Cette superposition est bien réelle, puisque les différents états superposés sont susceptibles d'interférer entre eux, et que l'on peut observer les effets de ces interférences. Pourtant aussitôt qu'on mesure une particule avec un appareil, la superposition disparait et la particules n'occupe plus qu'un état, l'état mesuré. Plus surprenant, si l'on répète l'expérience à l'identique, on observera des résultats différents à chaque fois. Ainsi non seulement la mesure transforme la particule, mais de plus elle brise la symétrie du temps, puisqu'un même état de départ peut fournir différents résultats à l'arrivée. L'onde qui modélise la particule ne semble être au final qu'une onde de probabilité, elle n'est jamais observé que comme tel. Les équations de la physique quantique auxquelles est soumise cette onde sont parfaitement déterministes et réversibles. Cependant la mesure est un acte fondamentalement indéterministe et irréversible dont le résultat est imprévisible.

Nous ne pouvons observer des particules qu'en les mesurant. Il y a donc un fossé apparemment infranchissable entre le modèle qui permet la prédiction et le résultat de l'expérience. La question que l'on peut se poser est : l'onde de probabilité a-t-elle une existence réelle ? Et si oui, à quel moment intervient sa transformation, son actualisation lors de la mesure ? Est-ce la conscience de l'homme qui actualise l'état de la particule ? Mais dans ce cas le monde existait-il avant l'homme ? Est-ce que ce sont les particules au fil des interactions qui provoquent ce phénomène à grande échelle ? Ou bien finalement, est-ce cette actualisation n'a jamais lieu parce qu'il existe autant d'univers que de résultats possibles d'une expérience ? Mais à quel moment ces univers multiples se divisent-ils ? La réponse à cette question semble inaccessible, si bien qu'on serait tenté de ne pas chercher à y répondre du tout : la théorie remplit son rôle prédictif, ne lui en demandons pas plus...


Une vision du temps irréaliste ?

La science s'est développée au cours des siècles dans différentes disciplines, en particulier la biologie ou les sciences humaines. Avec Darwin, le temps semble jouer un rôle essentiel. L'évolution a un sens. Dans les sciences humaines également, et même en cosmologie, il est impossible de s'affranchir du temps et de son irréversibilité. Finalement la science elle même est une accumulation de connaissance qui a semble-t-il besoin d'un temps irréversible pour exister. Mais il existe un obstacle de taille qui empêche de relier définitivement toutes ces disciplines à la physique : à ce jour aucune loi scientifique fondamentale de la matière n'est ni indéterministe, ni irréversible.

La science connait un énorme succès prédictif et explicatif. Pourtant en assimilant le temps à une dimension équivalente aux dimensions spatiales, en ne différenciant pas fondamentalement le passé du futur, elle offre une vision qui s'éloigne toujours plus de l'intuition et du vécu. La physique ne permet pas l'existence du hasard qui nous semble familier : il n'est que contingence, ou bien il dissimule notre ignorance. Le libre arbitre non plus n'y a pas sa place, ni la conscience d'exister, à moins de postuler l'existence de l'âme immatérielle. Par ailleurs la vision du temps thermodynamique comme d'un cheminement inéluctable vers le désordre ne s'accorde pas avec toutes les structures apparues dans l'univers, des atomes aux galaxies en passant par les êtres vivants. Ces structures, bien qu'étudiées par la science, sont inexpliquées. Les seules conceptions qui nous restent, presque, sont celle de l'univers se déroulant dans l'absurde ou bien celle d'un Dieu créateur et de l'homme comme sa finalité inéluctable... Toute recherche de sens semble vaine. Est-ce le prix à payer de la connaissance ?

La physique quantique peut sembler nous ouvrir une porte de sortie de cette vision fataliste de l'univers. Le monde nous est irréductiblement indéterministe. Seulement passer du fatalisme déterministe au fatalisme aléatoire n'est peut être pas d'un grand secours. De plus l'interprétation de la mesure n'est pas claire et sujette à débat. Enfin, quand bien même le monde serait soumis au hasard à petite échelle, on peut penser que ces fluctuations s'annulent les unes les autres ou bien n'ont aucun impact déterminant à grande échelle. C'est pourquoi de nombreux physiciens (comme Hawking) pensent que l'univers est entièrement déterminé par ses conditions initiales. Einstein lui même ne concevait pas l'existence du hasard. Il se refusait à imaginer que le monde puisse être indéterministe : "Dieu ne joue pas aux dés". Cependant, comme nous le verrons dans le prochain article, d'autres conceptions du temps sont possibles.

mercredi 18 juin 2008

Qu'est-ce que le temps ? (1) - L'approche classique

Le temps de la science est-il compatible avec celui de notre vécu dans lesquels les événements se succèdent ? Est-ce le même temps ? Comment expliquer le succès prédictif des théories scientifiques alors que la conception déterministe et réversible qui l'accompagne semble aller contre l'intuition ? En retraçant l'histoire de la conception du temps dans la science, de la physique classique aux derniers axes de recherche, nous tenterons de répondre à ces questions. Nous nous attacherons à la notion de temps non pas en tant dimension à travers la durée, mais plutôt à son essence même, et donc aux notions d'irréversibilités et de déterminisme. Le premier article sera consacré à la physique classique et statistique, le second à la physique quantique et relativiste et le dernier à la science du chaos et des systèmes hors équilibre.


La physique classique


Au XVIIème siècle, Newton propose un modèle du monde dans lequel l'espace et le temps sont le cadre immuable des évènements et les particules ponctuelles leurs acteurs. Il décrit mathématiquement les forces qui les animent par des équations. Dès lors ce modèle connait un énorme succès prédictif et explicatif, et marque le début de la science telle que nous la connaissons. Il devient possible de prédire le mouvement des astres, mais aussi d'essayer de comprendre les mécanismes qui sous-tendent ce mouvement, et qui sont les mêmes que ceux qui font tomber les objets : l'attraction universelle. Fort de ce succès, l'homme peut nourrir le rêve un jour de dévoiler l'ensemble des mécanismes de l'univers.

Les lois de Newton sont déterministes et réversibles par rapport au temps. Ceci signifie que si l'on connait parfaitement l'état d'un système à un moment donné, nous pouvons déduire avec certitude l'évolution de son état au cours du temps, aussi bien vers le futur qu'en remontant dans le passé. Ceci signifie également qu'un film passé à l'envers devrait être indiscernable d'un film passé à l'endroit. Une balle jetée au sol devrait en théorie rebondir indéfiniment. Ceci semble irréaliste dans le monde qui nous entoure, et les physiciens s'essaieront ensuite à expliquer les forces de frottement, mais reste tout a fait réaliste à l'échelle des astres.

Ainsi dans la physique classique, l'univers n'a pas d'histoire, il est immuable. Le temps semble n'exister que comme une dimension dans laquelle se déroulent des événements déjà écrits. Il n'y a que l'existence de Dieu pour expliquer que le monde soit tel que nous le connaissons, avec ses astres, ses paysages et ses espèces vivantes. Dans ce monde mécanique, l'homme habité d'une âme forcément immatérielle peut être conçu soit comme simple spectateur de son existence, soit comme acteur doué du libre arbitre, en quel cas la science lui offre un pouvoir technique inédit.


La physique statistique
et la thermodynamique

C'est au XIXème siècle avec la thermodynamique et en grande partie grâce au travail de Boltzmann que l'irréversibilité par rapport au temps sera théorisée. Pour comprendre ce qui fonde les lois de la thermodynamique, imaginons une boule de billard lancée sur un tapis. Elle finit par s'arrêter. Mais l'énergie fournie à la boule au départ n'a pas disparue, elle a été transmise par les frottements au tapis, ce qui a eu pour effet d'agiter de manière désordonnée ses molécules, et s'est traduit finalement par une légère augmentation de la température du tapis.

Or nous observons que si une énergie "ordonnée" comme le mouvement peut se transformer en énergie "désordonnée" telle que la chaleur, l'inverse est impossible. Jamais les mouvements erratiques et microscopiques des molécules du tapis ne se mettront spontanément à suivre la même direction pour pousser la boule de billard. Une différence de température entre deux zones peut provoquer le mouvement d'un gaz, comme dans une machine à vapeur, mais pas la chaleur en elle même. Une différence de chaleur est d'ailleurs également une forme "d'ordre" qui finit naturellement par se transformer en désordre, ce qu'on peut constater en versant de l'eau chaude dans un bain froid : la température devient rapidement homogène.

En thermodynamique, ce concept que nous interprétons comme un désordre s'appelle l'entropie. Il peut également s'interpréter en terme d'information (un mouvement uniforme contient moins d'information que des mouvements désordonnés). La thermodynamique comprend deux principes fondamentaux. Le premier stipule que l'énergie d'un système isolé se conserve toujours. Le second affirme que l'entropie globale d'un système isolé ne peut qu'augmenter. La variation d'entropie est donc une marque d'irréversibilité du temps : quand dans une réaction donnée elle augmente, on parle de réaction irréversible. Quand l'entropie ne varie pas, il est toujours possible d'inverser la réaction sans nouvel apport d'énergie, elle est réversible. Enfin on peut définir l'état d'équilibre d'un système comme son état d'entropie maximale, quand l'entropie ne peut plus augmenter.


Réversible ou irréversible ?


La thermodynamique entend expliquer les phénomènes macroscopiques en se fondant néanmoins sur les lois de la mécanique newtonienne. La température d'un liquide, par exemple, n'est finalement qu'une expression de la valeur moyenne de la vitesses des particules dont est constitué le liquide. La thermodynamique est donc une science statistique entièrement fondée sur des lois réversibles et déterministes, celles de Newton. Pourtant de cette science émerge une loi indéterminisme. Comment expliquer ce paradoxe ?

Pour répondre à cette question, considérons de nouveau une table de billard sur laquelle on place des boules de manière ordonnée, par exemple dans un triangle comme au début d'une partie. Si l'on projette la boule blanche sur les autres, après quelques instants, l'état du billard est totalement désordonné : les boules sont réparties un peu partout sur la table. Pourtant chaque choc entre deux boules est réversible, et l'on pourrait donner aux boules un mouvement exactement inverse pour qu'elles retrouvent leur état initial. Mais une petite imprécision dans cette tentative donnerait un résultat différent et désordonné. Ceci peut s'expliquer par le fait que l'état désordonnée est simplement plus probable que l'état ordonné. De même que la transformation de chaleur en mouvement est hautement improbable tandis que la transformation inverse est très probable, l'apparition de structures sur un billard par une succession de chocs entre les boules est hautement improbable.

Ainsi l'irréversibilité en thermodynamique ne serait qu'une illusion donnée par des conditions initiales ordonnées et par l'évolution des systèmes vers des états plus probables, donc plus homogènes et moins ordonnés. Rien ne peut expliquer la présence de structures ou d'êtres vivants dans le monde, sinon des conditions initiales extrêmement bien ajustées, sans doute par un être divin. Mais le pire dans tout ça, c'est que l'univers se dirige inéluctablement vers le désordre et l'homogénéité croissante, vers un état d'équilibre ultime où plus rien de nouveau n'apparaitra. Autrement dit : nous allons tous finir poussière... Mais nous verrons dans le prochain article qu'heureusement les choses ne s'arrêtent pas là.

jeudi 12 juin 2008

Aujourd’hui, j’ai testé pour vous... Les quotidiens gratuits !


Chaque jour en prenant les transports en commun, je vois d’abord de jeunes gens affublés de déguisements et qui, tels les crieurs d’antan mais ressemblant plus, eux, à des hommes sandwiches, une pile de journaux sous le bras, les distribuent à qui n’en veux. On se les arrache, et pour cause, ils sont gratuits... De quoi faire passer la pilule du trajet quotidien en s’occupant l’esprit. Et je vois ensuite dans le bus les têtes se cacher derrière ce journal, préférant arborer l’énorme publicité de la quatrième de couverture plutôt que leur triste mine fatiguée du matin.

Ca faisant bien longtemps que je n’avais pas eu un tel papier dans les mains, car je leur préfère les livres ou, excusez ma vanité, mes propres réflexions défilant dans mon esprit au rythme du paysage. C’est pourquoi je décidai de m’en procurer plusieurs exemplaires afin d’en analyser le contenu, et surtout, de répondre à la question qui taraude, j’en suis sûr, plus d’un esprit : par quelle phénoménale philanthropie de grands groupes industriels pourtant d’habitude peu scrupuleux (Bolloré, Bouygues...) décidèrent un jour de faire bénéficier gratuitement le peuple de tant de précieuses informations ? Je me suis donc procuré deux exemplaires du produit de ces généreux donateurs, espérant secrètement qu’en résolvant ce mystère, j’apporterais un peu de clarté à un autre mystère, plus ancien mais similaire, celui de la gratuité de la télévision. C’est donc muni du numéro du 28 Mai de « Direct Soir » et du numéro du 29 Mai de « Métro » que je m’apprête à vous livrer mes conclusions.


Observons d’abord la couverture de « Direct Soir » : il ne s’agit pas d’une publicité mais presque. Le journal titre « Sortie du film ’Sex and the City’ », avec une photo de l’actrice Sarah Jessica Parker. C’est vrai qu’on était mercredi, le jour de sortie du film...


Les deux pages suivantes traitent de l’actualité France et de l’actualité monde. Environ 15 articles en tout, très courts, qui ressemblent à des retranscriptions de dépêches AFP. Aucune analyse, de l’information "brute". On notera un passage un article reprenant une communication gouvernemental sans commentaire (Le « plan campus »), et surtout l’absence d’un sujet qui pourtant était dans l’actualité ce jour là : les négociations sur les 35 heures.


Les trois pages suivantes, titrées « En couverture », traitent donc de manière complaisante du nouveau film « Sex and the city ». Pas de critique du film à l’horizon, ni bonne ni mauvaise, mais plutôt une longue rétrospective fort élogieuse de la série qui a « révolutionné le monde des séries » et de l’incroyable parcours de Sarah Jessica Parker, « enfant de la balle », « icône malgré elle », agrémentée d’une interview de cette dernière et de petits encadré sur les personnages de la série histoire de bien se les remettre en tête avant d’aller voir le film. Enfin le dossier se termine sur une invitation à « aller plus loin » en achetant, au choix (multiple) : le DVD de la série, le livre qui a inspiré la série ou encore la biographie de la star de la série. C’est après ces trois pages délicieuses que nous voyons enfin venir la première publicité du journal, en pleine page.


Attardons nous un petit peu sur les deux pages suivantes qui constituent en quelque sorte la rubrique économie du journal. S’agit-il des dernières nouvelles financières ? Parle-t-on de fusions d’entreprises, ou encore de politique économique ? Du tout. La rubrique, en réalité intitulée « la saga de l’économie », est consacrée chaque jour au portrait d’une entreprise, le récit d’une réussite exemplaire, aujourd’hui les laboratoires Boiron et leur passion de l’homéopathie. Ayant eu une formation scientifique, je sais bien que l’homéopathie ne fonctionne pas plus qu’un placebo (et rappelons qu’un placebo est efficace), comme l’ont montré de nombreuses études. Ce n’est pas le fruit de l’expérimentation mais celui d’une croyance irrationnelle depuis démentie par la découverte de l’aspect moléculaire de la matière. Aussi je suis surpris de ne voir dans cette double page qu’une seule référence à l’aspect non scientifique de l’homéopathie, en une phrase laconique à la fin d’un encadré : « Certains médecins continuent aujourd’hui à ne voir qu’un simple placebo dans cette médecine naturelle ». Ainsi certains médecins têtus « continuent » à ne pas croire à l’efficacité de l’homéopathie... Malgré toute les études qui ont prouvé que son efficacité était celle d’un placebo ? Le verbe continuer sous-entend donc que l’homéopathie, « médecine naturelle », sans doute par opposition aux « médecines artificielles », appartient à l’avenir. Cela mérite réflexion... Mais plutôt que de réfléchir, on nous propose de contempler les chiffres qui illustrent le formidable succès de l’homéopathie : les 400 millions de personnes qui se soignent avec, et les 200 000 médecins qui lui font confiance dans une centaine de pays. Ca vaut bien toutes les preuves... En tout cas il est évident que cet article n’est pas le lieu pour emettre un doute sur la fabuleuse histoire philantropique et passionnée menée par les laboratoires boiron.


Suivent deux pages « sport », avec une sélection de livre en prime, puis trois pages « culture », encore remplies de livres, de DVD, de CDs, de BDs, de spectacles, et même un encadré sur un restaurant parisien. Bien sûr tous ces produits de consommation sont fortement conseillés. Un seule réelle critique dans ces trois pages, celle d’un film, aujourd’hui, « Maradonna ». La critique est mauvaise : Kusturica se met hors jeu en s’attardant sur le terrain glissant de la politique (en l’occurrence l’altermondialisme).


Je ne m’attarderai pas sur la fin du journal : une pub en pleine page, une page « cosmétique » vantant différents produits, encore une pub en pleine page, deux pages « people », programmes télé, horoscopes, météo et mots fléchés... Puis sur la quatrième de couverture une dernière publicité. Au total, donc, 4 pages de pub seulement sur les 24 que compte le journal... Mais combien de publicités « déguisées » ?


Passons au magasine « Métro ». Il était accompagné ce matin là d’un supplément. Le journal « Le Monde » offre parfois de tels suppléments économiques, avec des articles de fond prenant un peu de recul sur l’actualité. Métro aussi offre des suppléments. Ici il s’agissait du catalogue publicitaire de « Virgin mégastore »... Ceci devrait nous mettre la puce à l’oreille.


Voici rapidement le contenu du journal : en première page, des gros titres sur un fait divers (l’affaire fourniret) et le sport (Euro 2008). S’ensuivent 5 pages d’informations, principalement des dépêches factuelles, une page « écologie », une demi page « reportage », deux pages « sport », une page jeux et météo, quatre pages « culture » remplies pour moitié de publicités et pour finir deux pages « télévision ». A ceci s’ajoute 6 publicités en pleine page ainsi que de nombreux encarts. Au total, l’équivalent de 10 pages sont consacrées à la publicité sur les 24 que compte le journal. Remarquons au passage que les articles de politique reprennent avec une relative complaisance les communications gouvernementales (« un gros bonus pour les campus », « à la chasse aux niches ») et les informations sur le Medef (« le Medef s’engage pour réinsérer les détenus »), qu’une fois de plus les 35 heures sont absentes, et que les faits divers occupent le gros des deux premières pages.


Que conclure de tout ceci ? Nous savons bien qu’en ce monde rien n’est gratuit. Ces journaux ont bien un prix, mais lequel ? Nous pourrions penser qu’il s’agit d’une forme de propagande politique visant à (dé)former l’opinion, comme le font les états totalitaires. Ceci expliquerait sa gratuité. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas. En premier lieu ces journaux ne sont pas financés par l’état mais par de grands groupes industriels et médiatiques. En second lieu, même si les informations politiques sont traitées avec une relative complaisance envers le gouvernement et même si certains sujets sont occultés, la politique n’occupe certainement pas le premier plan. Bien au contraire.


En réalité nous voyons clairement deux modèles : celui du matin et celui du soir.

Celui du matin, c’est « Métro ». Près de la moitié de son contenu est consacré à la publicité. Il contient une part relativement importante d’informations, factuelle et axée sur les faits divers, 5 pages. Il contient 7 pages plus « futiles » (sport, culture, télévision...) plus quelques pages de type « magasine » (immobilier, écologie).


Mais le cas le plus intéressant est celui du soir. Il est beaucoup moins porté sur l’information, 2 pages seulement. De plus il ne contient que 4 pages de publicités. Mais si l’on est attentif, on s’aperçoit que chaque page est une injonction à la consommation. Pas moins de 9 pages du journal peuvent être considérées comme des publicités déguisées, pour les cosmétiques, pour les produits culturels « de masse » ou pour une entreprise. Enfin 9 pages sont ce que j’appellerais des futilités (sport, horoscope, télévision).


Non, ces journaux ne sont certainement pas des journaux de propagande politique. Ce sont des journaux de propagande économique, au service des acteurs dominants du marché. Ce n’est pas l’état qui essaie de transformer l’opinion publique mais ce sont les grands groupes les plus puissants. Ils ne cherchent pas à nous imposer une vision politique. Le message est le même qu’à la télévision. C’est le suivant : ne vous intéressez pas à la politique. Ne pensez pas à mal de l’état. Ne contestez rien, ne critiquez rien. Divertissez-vous. Consommez. Non nous ne sommes pas dans une dictature politique. Nous sommes dans une dictature économique.


Les quotidiens gratuits fonctionnent sur le modèle de l'économie de l'attention. S'ils sont gratuits, c'est que contrairement aux apparences, nous ne sommes pas les clients de ces journaux mais leur fournisseur : en attention. Cette attention est revendue aux annonceurs.


Quand on sait que la plupart des gens ne s'informe que par les médias gratuits, c'est un vrai problème de société qui se pose. Il devient très facile de manipuler l'opinion de manière sournoise. Les journaux gratuits ne sont pas exhaustifs : l'information y est filtrée, parfois occultée. Ils nous noient de faits divers alors que certains faits importants ne sont jamais repris. Les mouvements sociaux par exemple sont systématiquement présentés sous l’angle de la gêne des usagers, mais les revendications des grévistes ne sont quasiment pas reprises, ou bien présentées rapidement et de manière biaisée. Qui va aller s’informer pour aller plus loin, quand les choses sont présentées ainsi ? Le résultat est clair: l’opinion publique est manipulée par des grands groupes médiatiques détenus par des gens puissants et qui ont plutôt intérêt à casser les mouvements sociaux.


Prendre chaque matin un exemplaire de ce journal pour se distraire le temps d’un trajet peut paraître anodin. Il n’en est rien, car ce faisant nous laissons les puissants nous manipuler. Croyez moi on n’est jamais assez averti. Même critique et lucide notre esprit finit par baisser la garde devant ces annonceurs qui savent mieux que personne parler à notre inconscient. Aussi le mieux est encore de s’en passer.


Pour terminer, j’aimerai évoquer une publicité pour le magasine « Métro ». Elle montre un suporter de football en train de faire le salut nazi près d’un stade. Un mannequin noir placé derrière lui comme une ombre soutient son bras tendu. Le slogan est le suivant : « se faire une opinion, ce n’est pas suivre celle des autres. » Puis le logo : « Métro. Les faits. »


Quelle belle leçon. Passons sur le côté démagogique de l’anti-fascisme et intéressons-nous au slogan. Effectivement, pourquoi s’embarrasser des analyses et des réflexions des autres ? Pourquoi lire des articles de fond ? Pourquoi prendre du recul ? Pourquoi partager ? Les actualités au jour le jour, « à chaud », suffisent amplement à se forger une opinion, et en particulier les faits divers les plus sinistres si bien mis en avant par les médias... Qui oserait mettre en doute la pureté et l’objectivité sans faille des faits qui nous sont présentés, sélectionnés pour nous de manière totalement impartiale, sans jamais privilégier le sensationnel bien entendu ? Les faits, rien que les faits. Ils nous suffisent. Pourquoi s’embarrasser de mises en relation avec d’autres événements plus anciens, voire même, au mon dieu, avec l’histoire ? Nous savons bien que toutes les opinions se valent, que tout est relatif, l’opinion de l’expert et celle du quidam, que la discussion ne mène à rien... Alors surtout, ne réfléchissons pas trop.

mercredi 11 juin 2008

Le temps

Le futur, c'est ce vers quoi tu veux tendre. Le passé, c'est ce qui t'en donne la force. Au présent, tu donnes ta force au futur.
L'homme est une flèche sur un arc tendu, c'est un arc tendu sur une flèche.

dimanche 8 juin 2008

Idée reçue numéro 2 - le naturel et l'artificiel

Ce qui est artificiel serait anti-naturel, ou néfaste pour la nature.
En réalité l'homme lui même est naturel, la nature est créatrice, et par conséquent les créations de l'homme ne sont que les créations les plus sophistiquées que nous connaissions de la nature elle même, à travers nous.
Loin de moi l'idée de cautionner n'importe quelle action de l'homme ni d'affirmer qu'elles se valent toutes. Cependant l'idéalisation, la sacralisation à outrance de tout ce qui est naturel, l'idée d'un sanctuaire intouchable du naturel et la diabolisation de toute action de l'homme est naïve même si tout indique que ces actions auraient tout intérêt à être teintées de respect. Mais c'est un autre problème.
En fin de compte, la distinction entre le naturel et l'artificiel est elle même artificielle. Elle est donc également naturelle...

samedi 19 avril 2008

Une théorie de cordes

1. Les cordes vibrantes



Commençons par jouer avec une corde vibrante. Quand on la pince elle émet un son. On peut aussi la bloquer à l’endroit voulu pour raccourcir la zone qui vibre, et alors le son est plus aigu.

D’abord on remarque ceci : quand on raccourcit la corde de moitié, le son émit est plus aigu mais la note jouée semble la même à l’oreille. Les deux notes sonnent naturellement bien ensemble : on peut le constater si l’on dispose de deux cordes identiques l’une à côté de l’autre.

Divisons encore par deux la longueur. La corde est maintenant quatre fois plus petite. La note est encore plus aiguë, mais c’est toujours la même note à l’oreille. De plus l’intervalle entre la première et la seconde note semble le même qu’entre la seconde et la troisième.

Ainsi à chaque fois qu’on divise une corde par deux, on augmente la note émise d’un intervalle identique qui ne change pas la note, et qu’on appellera ensuite l’octave.


2. L'arithmétique harmonique



Si l’on possède plusieurs cordes, on peut les accorder de manière à ce qu’elles sonnent toutes exactement de la même note. Maintenant jouons avec ces cordes et voyons les notes qui sonnent harmonieusement ensemble.

On s’aperçoit vite d’une chose : si l’on divise la corde en un nombre de parties de même longueurs, par exemple en trois, quatre ou cinq parties égales, qu’on bloque la corde à cet endroit et qu’on joue, les notes que l'on entend sonnent harmonieusement ensemble et avec la note d’origine. Alors nous décidons d’appeler ces notes les harmoniques : la troisième, la quatrième, la cinquième…

On peut faire une chose un peu plus compliquée : divisons par trois la corde, et ensuite multiplions de nouveau la longueur obtenue par deux pour diminuer la note d’un octave. Encore une fois les notes sonnent agréablement à l’oreille.

De nombreuses multiplications et divisions successives permettent d’obtenir autant de sons harmonieux. Finalement nous découvrons que l’harmonie est une histoire d’arithmétique.


3. Des noms pour les notes



Nous décidons d’étudier l’harmonie de manière scientifique. Commençons par nommer les notes. Pour commencer : la note de notre corde originale s’appellera Fa, ainsi que toutes celles qu'on obtient on multipliant ou divisant par deux sa longueur. Adoptons ce principe : quand on divise ou multiplie par deux la longueur d'une corde, on garde le même nom pour la note. En effet, bien que de hauteurs différentes, les sons nous semble identiques.

Pour obtenir de nouveaux noms, utilisons la division de la longueur par trois. Par divisions successives, on obtient des cordes trois fois, puis neuf fois, puis vingt-sept fois plus petite. Et à chaque nouvelle note on donne un nouveau nom : Do, Sol, Ré, La… Puis bien sûr on multiplie ou on divise la longueur par deux pour obtenir différentes octaves.

L’intervalle entre Fa et Do est le même à l’oreille qu’entre Do et Sol, qu’entre Sol et Ré, et ainsi de suite. C’est cet intervalle, correspondant à une division par trois de la longueur de la corde, qu’on appellera plus tard (à l'octave près) la quinte.


4. Faisons nos premières gammes



Nous étions en train de diviser notre corde en trois. Après cinq étapes, nous obtenons presque la note d’origine, le Fa, plus aigu de plusieurs octaves. Si on décide de s’arrêter la et d’assimiler ces deux notes, de considérer que nous sommes revenus au point de départ, nous possédons cinq notes différentes à partir desquelles on peut composer de la musique harmonieuse. C’est ce qu’on appelle une gamme pentatonique.

Pour finir, on joue ces cinq notes à toutes les hauteurs possibles, en utilisant les octaves comme intervalle pour les rendre plus graves et aiguës. Et l’on s’aperçoit qu’elles se trouvent toujours à des endroits identiques les unes par rapport aux autres, comme un schéma qui se répète sur chaque octave. Elles divisent l’octave entre un Fa et un autre en cinq intervalles plus petits, à peu près de la même taille, dans cet ordre : Fa, Sol, La, Do, Ré.




5. Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si



Pourquoi s’arrêter à cinq étapes ? On peut décider de continuer. Plutôt que d'assimiler notre dernière note à un Fa, ce qu'elle était presque mais pas tout à fait, nous l'appelons Mi.

Après deux autres divisions successives par trois, de nouveau on obtient une note semblable à celle d’origine, non pas légèrement en dessous comme la dernière fois, mais cette fois légèrement au dessus. Au passage nous avons enrichit notre gamme de deux nouvelles notes, le Mi et le Si. Arrêtons nous là pour l’instant, on possède sept notes qui divisent l’octave en sept intervalles plus petits.

Si on remets dans l’ordre ces notes, de la plus grave à la plus aigu dans un octave donné, on obtient ceci : Fa Sol La Si Do Ré Mi. Ou en partant du Do : Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La et Si.

C'est la gamme de sept note qui a été le plus utilisé par nos ancêtres. Voilà pourquoi la cinquième note de cette suite, celle qu’on obtient en divisant la corde par trois, s’appelle la quinte, qui signifie « cinquième », et pourquoi la huitième, que l’on retrouve identique à la première mais plus aigüe, s’appelle l’octave, qui signifie « huitième ».



6. Les maths et la physique



Diviser la corde en 2, c’est avancer d'une octave. La diviser en 3, c’est avancer d'une octave et 4 notes. Les compositions marchent aussi : diviser par 2 puis par 3, donc au final par 6, c’est avancer de 2 octaves et 4 notes. Depuis le début de nos expériences, quelle est cette impression persistante que notre oreille transforme la division en addition ? Nous divisons la corde, l’oreille ajoute un intervalle…

Le physicien nous apprendra que plus la corde est petite et plus vite elle vibre. Si elle est deux fois plus petite, elle vibre deux fois plus vite. C’est donc que notre oreille transforme la multiplication de la vitesse de vibration en addition d’intervalle entre les notes...

Le mathématicien nous apprendra que c’est ce qui définit un logarithme :

Log(a x b) = Log(a) + Log(b)

Comme nous ne sommes pas mathématiciens, nous traduisons « logarithme de » par « la note correspondant à ». Soit la multiplication de la vitesse de vibration de la corde a par le nombre b, nous l’entendons Log(a x b), et nous l’entendons comme nous entendons la note Log(a) augmentée d’un intervalle Log(b).

Enfin nous pouvons dessiner notre échelle logarithmique : comme si nous déformions la corde de sorte que les espaces successifs entre les Fa, au lieu de s’amoindrir, reste de longueur identique. C’est comme si nous étendions la corde en l’une de ses extrémités, de plus en plus et à l’infini. Et ce nouveau dessin correspond exactement aux notes blanches d'un piano.


7. 81 = 80



Pourquoi utiliser uniquement la division en deux et en trois pour trouver de nouvelles notes ? On l’a vu : quand on divise la corde par cinq ou sept, on trouve toujours l’harmonie. Alors essayons.

Par cinq, on obtient une nouvelle note, mais étonnement il est inutile de lui trouver un nom : elle sonne exactement comme un La. Diviser la corde en cinq revient à avancer de 2 octaves et 2 notes. On retrouve à l'octave près la troisième note de notre suite, la tierce.

Par sept, on trouve une note qui n’existe pas encore entre le Ré et le Mi… Diviser par 10 c’est comme diviser par cinq puis par deux, on retrouve donc l'octave de la tierce, un La. Par onze, enfin, et on trouve presque un Si.

Mais revenons un peu en arrière… Et réfléchissons : par quel miracle diviser la corde en cinq nous donne la tierce, c'est à dire fait sonner cette corde comme si nous l’avions divisée en 3, puis en 3, puis en 3… puis en 3 ? Quelle magie nous permet à quelques octaves prêt d’appeler ces deux notes du même nom : La ? Qu'est-ce donc qui nous permettra, quand nous jouerons nos morceaux, d'utiliser ce La tantôt comme la cinquième harmonique du Fa, tantôt comme la troisième du Ré, et même de jouer de cette coïncidence ?

Comptons, divisons, multiplions et nous comprenons : ainsi donc la science de l’harmonie se baserait sur cette simple approximation : 81 = 80…


8. Trouvons un accords



Laissons de côté les chiffres un instant. Nous disposons de plusieurs cordes identiques et tendues de la même façon. A l’aide de calculs savants, faisons de petites marques afin de repérer nos sept notes le long de ces cordes : ainsi on sait en quel endroit bloquer les cordes pour obtenir les notes que l'on veut.

Essayons maintenant de former des groupes de notes que l'on peut jouer ensemble simultanément de manière harmonieuse. Commençons par un Fa et voyons ce que l'on peut jouer avec. Il y a d'abord les autres Fa. Il y a ensuite le Do, sa troisième harmonique. Puis Il y a le La, la cinquième harmonique. Essayons les trois ensembles, et constatons que l’accord est parfait. Nous pouvons former de tels accords à partir de n'importe quel autre note de base, et doté de ces accords parfaits, déjà nous pouvons créer tant de mélodies...

Il y a aussi la septième harmonique. Assimilons la pour l’instant au Mi dont elle est proche. Et comme Mi est aussi la septième note de notre suite, c’est donc par hasard qu’elle s’appelle la septième.

Enfin il y a celle que l’on obtiendrait en divisant la corde en 9 (donc en 3 puis en 3), soit le Sol. De même c’est la neuvième note de notre suite. Puisque le hasard fait bien les choses, appelons la neuvième.

Ces deux nouvelles notes devraient nous permettre de faire sonner quelques accords plus complexes, et d’étoffer nos mélodies.


9. Un problème mineur

Satisfait de nos sept notes, nous enchaînons les accords parfaits, agrémentés parfois d’une septième et d’une neuvième. Les intervalles de quintes, de tierce, de septième ou de neuvième nous permettent de jolis enchaînements. Fa, La, Do… Puis Do, Mi, Sol… Sol, Si, Ré…

Après avoir joué un peu on s’aperçoit de nos approximations. Rappelons nous que la base de notre gamme était cette constatation qu’après 7 divisions successives de la corde en 3, soit 7 quintes successives, on retombait presque sur la note d'origine, le Fa. Presque mais pas tout a fait... Et effectivement à l’oreille, l’accord « Ré, Fa, La » sonne différemment des autres accords car le Fa n’est pas tout à fait le bon.

Le Fa qu’il faudrait, c’est ce fameux Fa qu’on retrouve après 7 quintes, légèrement plus aigu que le Fa d’origine. Mais l’on s’est limité à 7 notes, on réutilise toujours le même Fa, alors voilà, ça sonne un peu différemment. C’est approximatif mais joli tout de même.

Pour l’accord « La, Do, Mi » c’est pareil, avec son Do trop bas, et pour l’accord « Mi, Sol Si » aussi où c’est le sol. Enfin, l’accord « Si, Ré, Fa » sonne vraiment bizarrement, car ni le Ré ni le Fa ne sont juste.

Et puis il y a aussi cette septième, qui n’est jamais très précise…


10. Soyons plus précis



Alors puisqu’à l’oreille cette huitième quinte n’est pas un Fa, mais une note légèrement plus aigue, appelons la Fa#. Et continuons les quintes… Do#... Sol#... Ré#... La#... Autant de nouvelles notes.

Ca y est, cette fois au Mi# nous sommes retombé sur le Fa, et cette fois la différence est inaudible. Ce ne sera donc pas sept notes que nous aurons dans notre gamme mais douze ! Voilà de quoi être beaucoup plus précis. Appelons chaque intervalle un demi-ton, puisqu'il vaut la moitié de la plupart des intervalles de la gamme à sept notes.

Et puis soyons logique : s’il est possible d’aller dans un sens, il est certainement possible d’aller dans l’autre. Tout comme nous divisions les longueurs, nous pouvons les multiplier, et tout comme on avançait dans les notes, on reculera. On choisira Si comme note d’origine et ainsi de manière symétrique nous découvrirons, dans cet ordre, les bémols : Sib, Mib, Lab, Réb, Solb, et avec Dob nous revenons à Si. Il s’agit d’une seconde façon de retrouver les mêmes douze notes, transposées.


11. Nous voilà au complet



Quelle aubaine : ce Mib, une corde neuf fois plus longue qu’un Fa, sonne presque comme sa septième… (En effet, 63 = 64 !) La note est toute trouvée. La onzième harmonique est bien un Si (car 99 = 100), la treizième proche d'un Réb (car 65 = 64), la 17ème d'un Solb (255 = 256) et la 19ème d’un Lab (95 = 96), si besoin est d’aller si loin.

Quant à la tierce exacte du Ré, c’est non pas un Fa comme nous l'avions approximé mais un Fa#, celle du La un Do# et ainsi de suite…Nos accords peuvent donc tous sonner à l’identique si nous le voulons.

Notre nouvelle gamme possède des notes qui ne sonnent pas toujours très harmonieusement entre elles, comme les demi-tons qui se suivent. Ainsi donc on pourrait se restreindre à notre gamme à sept notes pour faire de la musique, car après tout ces accords différents n’étaient pas si désagréables. Ils sonnaient légèrement mélancoliques… On les appellera mineurs, parce que leur tierce est plus petite que la normale, celle qui correspond à la cinquième harmonique. Dans notre nouvelle gamme, elle fait trois demi-tons au lieu de quatre.

Disons que désormais nous disposons de demi-tons quand le besoin d’une échappée dans les quintes ou les tierces se fait sentir, quand nous voulons décaler notre gamme dans un sens ou dans l'autre pour en changer la note de base, pour expérimenter ou pour agrémenter nos accords et mélodies de quelques nouvelles harmoniques…


12. Tout est question de tempérament



Heureux de posséder non plus sept mais douze notes, recalculons nos intervalles.

Diviser une corde par 2, c’est avancer de 12 demi-tons exactement. La diviser par 3 c’est avancer d’environ 1 octave et 7 demi-tons (parce que 524288 = 531441, c'est-à-dire qu’à la douzième quinte on retrouve l’original).

Diviser la corde par 4 c’est avancer de deux octaves, par 5 d’environ 2 octaves et 4 demi-tons (parce que 81 = 80), par 6 de 2 octaves et 7 demi-tons, par 7 de 3 octaves moins 2 demi-tons (parce que 63 = 64) par 8 de trois octaves, par 9 de 3 octaves et 2 demi-tons…etc.

Mais concentrons nous sur nos douze quintes successives. Elles divisent notre octave en douze intervalles sensiblement égaux, le demi-ton. Si l'on estime par approximation qu'à la douzième quinte nous retrouvons la note d'origine, alors nous estimons que ces demi-tons sont des intervalles identiques. Suivant cette approximation nos douze notes échelonnent régulièrement l’octave sur une échelle logarithmique.

Et voilà ! Après tant d’efforts, nous voilà doté de la gamme tempérée, entièrement approximative, une gamme dans laquelle plus aucune note n’est vraiment l’harmonique d’une autre, mais où toutes le sont presque, une gamme si pratique que c’est celle que l’on utilise aujourd’hui pour la plupart de nos instruments.