dimanche 20 janvier 2008

La science n'est pas un monstre



On ne peut nier que la science occupe une place centrale dans les fondements de notre société et de notre mode de vie, ce qui en fait aujourd'hui le centre de nombreux débats, en particulier les OGM et le réchauffement climatique. Pourtant l'image que l'on en a est parfois trompeuse.

La perception de la science

Il existe de nombreux cliché sur la science, images de la science véhiculés entre autre par les médias.

D'abord celle d'une entité détentrice de vérité absolue : dans les débats à la télévision et dans les journaux, le scientifique est invité en tant que spécialiste pour présenter une vérité sur un sujet, vérité non discutable puisque personne d'autre ne dispose de son expertise. Les résultats scientifiques sont la plupart du temps présentés comme indéniablement vrais et définitifs (c'est aussi le cas dans les écoles). Par ailleurs on ne les montre presque jamais comme résultat d'une recherche : on ne parle que rarement de la méthode scientifique en tant que telle. On demande donc au non spécialiste de croire le scientifique sur parole. Ainsi la science, par certain côtés, paraît castratrice. Elle apparaît souvent par ce biais comme l’instrument du pouvoir politique ou économique. Puisque seuls les résultats sont présentés de manière opaque, on en devient facilement méfiant quant à leur valeur, surtout quand ceux-ci sont récupérés pour telle ou telle cause ou intérêt.

En second lieu, la science est perçue par le grand public comme ce qui s’oppose à la spiritualité car trop rationnelle et éloignée de la réalité du vécu. Elle voudrait réduire l'homme à son fonctionnement matériel, ignorant l'aspect immatériel et spirituel qui nous anime. La science semble par certains côtés « asociale ». On peut associer ceci au du mythe du savant fou, que l'on imagine volontier à l'esprit rigide, incapable de percevoir les nuances et les subtilités de la vie en société, parcequ'il ne voit que le côté logique et matériel des choses.

Ajoutons enfin qu'elle est généralement présentée sous l’angle de ses applications, de l’utilisation que l’on en fait. La technologie est beaucoup plus mise en avant que la recherche fondamentale. Les voyages spatiaux sont plus spéctaculaires que les accélérateurs de particules permettant de valider les théories. Alors la science peut faire rêver, mais elle peut aussi faire peur. Le génie génétique, avec les OGM et le clonage, en est un exemple particulièrement frappant, dès lors qu'il commence à s'attaquer au vivant, et quelque part à ce que nous sommes.

Si certains points peuvent trouver une justification, la vision qui s'en dégage chez le grand public reste assez éloignée de ce qu'est la science en réalité : dans ses fondements, elle n’est rien d’autre que la recherche de connaissance. C’est pourquoi, contrairement à la vision qu’en ont beaucoup de gens, elle est au même titre que la spiritualité une quête de sens. En effet par elle l’homme cherche avant tout à comprendre le monde et à savoir qui il est.

La science, savoir universelle

La science fondamentale cherche à connaître ce qu’il y a de constant dans le monde, non pas ce qu’il s’y passe mais ce dont il est fait, les lois qui le gouverne. Elle observe le monde, essaie de l’expliquer en imaginant des lois générales correspondant aux faits, puis vérifie si le modèle ainsi créé fonctionne. Et quand on arrive à regrouper plusieurs phénomènes en la manifestation d’un seul qui les sous-tend, quand les lois deviennent d’une simplicité et d’une élégance étonnante, alors on a l’impression de toucher du doigt une vérité absolue, de dévoiler légèrement le mystère du monde.

La méthode scientifique trouve ses fondements entre autre dans la pensée des philosophes grecs et dans l'usage de la raison. Elle a pour principes la rigueur et l’objectivité. Elle se base sur le raisonnement, qui est la seule méthode permettant d’accéder à des vérités (mathématiques) non subjectives, donc indéniables, et sur l’expérience reproductible, c'est-à-dire la confrontation d’un modèle (mathématique) avec la réalité afin de valider ou d’infirmer la théorie. Elle est donc par définition la pratique permettant d’élaborer un savoir universelle. Par exemple, on peut considérer la spiritualité ou encore la littérature comme mode d'accès à une vérité, et même à une vérité qui ne serait pas accessible à la science, mais pas comme constitution d'un savoir absolu.

En ce sens la science a un statut particulier. On ne peut la restreindre dans ses principes à un fait culturel. D’ailleurs toutes les civilisations humaines ont pratiqué une certaine forme de science. Elle ne peut pas être mise au même niveau que d'autres modes de savoir. La contrepartie de ce statut particulier c'est qu'en science rien n'est vrai et tout est sujet à remises en question.

Toutefois l'idée commune selon laquelle une vérité scientifique est vraie "jusqu'à preuve du contraire" est erronnée. Une vérité scientifique restera toujours vraie dans le cadre où on l'a observée. C'est dans les conditions limites que l'on peut voir ses failles et la remettre en question, non pas en la réfutant, mais en lui substituant un modèle plus global qui l'englobe... Et qui à son tour montrera sans doute ses limites dans un autre cadre.
Ainsi même si certains faits sont plus que bien établis, la vérité absolue n’existe pas. La science est une affaire de consensus... et de révolutions.

Voilà pour ce qui est des fondements de la science. Pour ce qui est de la pratique, c’est une autre histoire. La pratique scientifique est bien sûr imprégnée de la culture de ceux qui la pratique. Elle est aussi instrumentalisée par les différents pouvoirs de la société.

La science et les scientifiques

La science existe par ceux qui la font. Elle s’accompagne donc d’opinions, de sentiments, d’intuitions.

L'intuition est nécessaire à l'homme de science. C'est le moteur de sa recherche. L'intuition se base sur des sentiments et des opinions, sur une vision du monde. En science, une opinion ne fait pas foi.
Tout homme est imprégné d’une vision du monde sans laquelle il ne pourrait vivre, mais qu’il est difficile pour lui de voir remise en question et d’adapter. Chaque homme a en son esprit une certaine quantité de principes philosophiques fondamentaux, tirés de son expérience qui lui permettent de se forger une opinion sur la plupart des sujets. Il accepte facilement une vérité qui correspond à son opinion et a tendance à ne pas croire celles qui s’y opposent. Il a naturellement tendance à croire vrai ce qu’il voudrait vrai, sans chercher de preuve. Le chercheur ne peut en être exempt, mais sa profession l’oblige à l'honnêteté intellectuel et donc à lutter contre cet inclinaison naturelle.

Ainsi s'il est évident que ces facteurs, par l'intuition, orientent les axes recherches, la méthode scientifique est là pour servir de garde-fou et pour garantir un résultat fiable et se prémunir de la subjectivité. Le chercheur est obligé de se confronter à la réalité avec rigueur. Mais l'opinion des chercheurs oriente néammoins la recherche, ce que l'on cherche et ce que l'on ne cherche pas, et c'est là que ce trouve le biais.

La communauté scientifique et la pensée unique

Ceci a peu d'impact au niveau individuel. Il peut en être tout autre si l'on considère l'orientation philosophique non pas des individus séparément mais de l'ensemble de la communauté scientifique.

Comme nous le disions la science est une affaire de consensus. Les scientifiques ne travaillent pas seuls. C'est à la communauté scientifique de valider les résultats. Comme il est impossible en pratique de valider rigoureusement l'ensemble des résultats, et puisque l'erreur existe toujours, c'est par l'accumulation de résultats allant dans le même sens et par un système de confiance entre chercheurs rigoureux que se forge le consensus. Ce système permet aux résultats douteux d'être rejetés, parfois à tort et aux résultats de confiance d'être acceptés. La communauté génère ce qu'on pourrait appeler une "pensée unique". En matière de science, c'est un mal nécessaire.

Il est indéniable que la communauté dans son ensemble possède un certain cadre philosophique, à la fois induits par les théories et influent sur les recherches, cadre acceptés par tous et dans lequel il est nécessaire d'entrer si l'ont veut appartenir à la communauté. Ce cadre ne produit pas de résultats erronés. Par contre il oriente les axes de recherches. Il rejette certains domaines. Ce sont les oeillères de la science. C'est pourquoi les avancées majeures en science sont appelées révolutions : elles remettent tout en cause.

Les théories précédant le XXème siècle sont teintées de mécanisme et de déterminisme. La vision du monde qui les accompagne ne laisse aucune place au hasard, et seuls les causes et les effets existent. Ceci laisse penser que soit tout est déterminé, soit l'âme humaine est hors du monde. Il a fallut la révolution de la mécanique quantique pour qu'apparaisse, au moins dans la plupart des interprétations, un véritable hasard, c'est à dire un hasard qu'on ne peut réduire à notre ignorance.

Aujourd'hui il existe certains domaines, comme la parapsychologie, qui semblent considérés par les scientifiques comme ne méritant pas que l'on s'y intéresse, même en y appliquant la méthode scientifique.

La science instrumentalisée

La science, universelle dans sa méthode, s'inscrit dans sa pratique dans la société, au sein d'un cadre cuturel. Ceci nous amène à l'idée que la science pourrait être instrumentalisée. Elle pourrait l'être dans son financement, donc l'orientation des recherches, et dans la récupération de ses résultats à d'autres fins.

Notons d’abord que la connaissance n’est pas neutre. La connaissance est un pouvoir en premier lieu sur l’objet que l’on connait, que l’on maitrise, et en second lieu sur ceux qui ne la possèdent pas. C’est pourquoi la science, qui à priori ne s’intéresse qu’à la connaissance en tant que tel, fini toujours par être aussi l’instrument du pouvoir. Ainsi les recherches scientifiques sont souvent financées par l’armée ou par des entreprises commerciales.

La première motivation d'un financement peut être applicative. On cherche à développer certaines technologies. Dans ce cas il ne s'agit pas d'instrumentaliser la science mais plutôt de l'utiliser. Ceci a l'inconvénient d'orienter les recherches, éventuellement de les restreindre à ce qui est potentiellement utile. Ca a l'avantage de développer la science et les techniques, et de s'en servir dans d'autres domaines. Mais paradoxalement c’est quand la recherche est la plus désintéressée qu’elle produit les résultats les plus importants. La physique quantique par exemple, qui est pure théorie, a déterminé l’existence de l’ensemble des technologies numériques d’aujourd’hui. A l'époque, personne n'imaginait qu'en perçant les secret des atomes on changerait à ce point la vie des gens.

Mais la science est également utilisée pour servir de caution. Ainsi différentes recherches sont effectuées pour prouver ou nier, c’est selon, la dangerosité des téléphones portables, ou encore celle de différents OGM ou médicaments. Et il existe de multiples manières de s’accommoder de la vérité scientifique : choix de scientifiques « amis », limitation et orientation des recherches, présentation, reformulation et occultation de résultats, le plus simple étant de ne publier que des résultats favorable, ce qui est pratiqué largement par les laboratoires pharmaceutiques.

Ainsi chaque camp s’approprie les résultats pour obtenir une vérité, celle qui l’arrange, que ce soit économiquement ou politiquement. On se souviendra par exemple des plaintes de nombreux scientifiques sur l'ingérence du gouvernement américain dans des résultats portant sur le réchauffement climatique (reformulations et occultations). Plus recemment l'utilisation politique d'un rapport scientifique sur les OGM a fait débat en France. En tout les cas on imagine mal un fabriquant de téléphone portable financer une recherche qui prouverait finalement que ses produits sont dangereux... Commercialement parlant, ce serait se tirer une balle dans le pied.

Un autre danger de la récupération politique se situe dans le non respect du temps de la science. Dans les domaines de la santé ou de l'environnement, on a tendance à surestimer nos connaissances, et à ne pas donner à la science le temps nécessaire pour finir ses recherches. Les hommes politiques ont tendance à oublier que l'on dispose généralement de résultats incomplets et approximatifs, et que les décisions doivent se prendre en mesurant les risques, mais que au moins dans certains domaines l'on ne peut s'appuyer entièrement sur la science pour trancher.

Enfin la science est récupérée également par le marketting, non pas pour ses résultats mais pour son image. La publicité colporte volontier la vision selon laquelle la science est l'outil d’un progrès perpétuel capable de répondre à tous nos besoins et d’améliorer sans cesse notre bien être. Si elle est effectivement un progrès perpétuel dans le domaine de la connaissance, rien ne prouve qu’elle le soit dans le domaine du bien être. C'est pourtant une idée répandue dans le domaine des technologies.

Les limites de la science

Pour finir abordons brièvement le sujet des limites de la science comme mode d'accès à la connaissance. Nous évoquions le cadre philosophique de la science. En réalité les limites de la science se trouvent dans ses fondements même.

Il existe une vision selon laquelle la science pourrait tout expliquer et constituerait l'unique façon d'accéder à la connaissance. Dans sa forme extrême, le "scientisme", c'est l'idée qu'à terme la science pourrait remplacer la philosophie, la religion, la métaphysique. Cette idée extrême n'est plus d'actualité et les chercheurs reconnaissent aujourd'hui que la science n'a pas prétention à investir ces domaines hors de son champs. Néammoins à mon sens il subsiste une idée très répandue chez les scientifiques, selon laquelle la science seule peut avoir raison. Pourtant elle a ses limites.

Sa première limitation est la complexité du monde. Si nous savons décrire à partir de la théorie le comportement d'une particule, et si cette particule isolé vérifie parfaitement les prédictions, les choses se compliquent vite, et à partir d'à peine quelques atomes les résultats sont déjà impossible à prédir sans effectuer d'aproximations. Mathématiquement, même, aucune solution exacte à un problème donné n'est possible passé un certain nombre de particules. Autant dire que l'on est loin de la description d'un être vivant. A grande échelle nous ne sommes plus strictement dans de la science exacte.Toutefois ceci n'empêche pas la biologie d'exister, et d'obtenir de nombreux résultats intéressants.

Il y a la complexité du monde, mais aussi la complexité de la science. Chaque domaine est très pointu et demande une spécialisation importante. Les ponts entre différentes matières ne sont pas si important, le cloisonnement étant renforcé par le fonctionnement des institutions scientifiques. La compréhension du monde nécessite une vision globale des chose, mais cette vision est aujourd'hui de plus en plus difficile à acquérir.

Mais en réalité la principale limitation de la science est plus profonde encore, et tient à sa nature même : la science ne s’occupe que du général. Elle ne s’intéresse pas à la singularité de l’expérience. C'est ce qui fait son succès, et c'est aussi sa limite. Ainsi depuis la physique quantique au XXème siècle elle admet comme nous le disions l’existence d’un hasard réel, différent de l’ignorance assimilée à un hasard, mais elle ne s’occupe pas pour autant de ce hasard, en ce qu’il constitue une succession de singularités. La science ne peut s’intéresser qu’à ce qui est immuable. Pourtant, le hasard, c’est ce dont est constitué l’ensemble de nos vies, en permanence.

C’est dans cette brèche que s’engouffre Jung avec la théorie de la synchronicité qu'il élabora en collaboration avec le physicien Pauli. L'idée derrière ces concepts est que ce qui fait sens, pour nous en tant qu'être conscient, se trouve justement hors de ce qui est reproductible, c'est-à-dire dans la singularité des évènement. En particulier, Jung s'attache à des événements n'ayant aucun liens de cause à effet, mais se produisant simultanément. C'est cette simultanéité qui pour nous est porteuse de sens, mais la science ne l'appréhende pas car pour elle ce n'est que du hasard.

Le théorème de Gödel affirme (et prouve) que dans un système arithmétique il existe des propositions vraies mais indémontrables. On peut imaginer qu'il en soit de même dans la réalité physique du monde, et que certaines vérités restent inaccessibles à toute théorisation.

dimanche 13 janvier 2008

La publicité est un monstre



La publicité est un monstre


On a peu de peine à imaginer comment est née la publicité. Elle trouve naturellement son origine dans la nécessité pour le commerçant de trouver des clients, de se faire une réputation. On imagine également comment au XIXème siècle le développement de la presse écrite et l'amorcement des médias de masse fut une opportunité extraordinaire pour se faire connaître à une échelle immense. Sans les médias de masses, pas d'industrie de masse. On comprend donc aisément l'émergence d'un marché de la publicité médiatique. Mais voilà qu'aujourd'hui la publicité est devenue un monstre.

Quand je parle d'un monstre, ce n'est pas forcément négatif. Je veux parler d'une chose qui à force de grossir et de muter est sortie de son cadre d'origine, de sa fonction première. Je parle de quelque chose qui n'était qu'un moyen et qui est devenue une fin en soit. Dans notre monde il y a des monstres partout, et la publicité médiatique en est un. C'est un monstre à la fois par ce qu'elle est et de par la position qu'elle occupe dans l'économie.


Le format publicitaire


C’est un monstre de par ce qu’elle est. Il y a bien longtemps que la publicité ne se cantonne pas à promouvoir les qualités d’une marque ou d’un produit. Dans sa forme écrite elle essaie d'abord de nous interpeller, elle attire notre attention. Dans sa forme audiovisuelle elle est plus sournoise encore. Nous y assistons passivement. Elle nous divertis, nous rassure. Elle nous raconte une histoire, nous fait rire. Elle nous touche. Fine psychologue, nous connaissant mieux que nous-mêmes, elle use de toutes les connaissances sur l'esprit humain pour nous manipuler, et avec notre consentement... Quel que soit le format, Son but n'est plus seulement de nous faire connaitre la marque, c'est de faire de la marque un univers auquel on adhère, c'est de coloniser notre esprit. La publicité est au pouvoir économique ce que la propagande est au pouvoir politique, une entreprise de soumission.

La publicité est un monstre, car elle ne ressemble pas du tout à ce qu'elle est réellement. Si nous voyions à la télévision un commerçant nous dire « venez acheter chez moi », nous comprendrions immédiatement de quoi il s’agit, mais aucune publicité ne nous montre ça. Comme le diable des mythes elle revêt des formes agréables pour nous séduire et nous tromper.

Bien sûr nous adulte sommes bien conscients de ce jeu de dupe. Pourtant nous l’oublions volontiers. Maline, elle ne nous apporte que réconfort alors nous la laissons faire. Nous acceptons qu’elle s’invite chez nous, et jusque dans notre esprit et nous cédons volontiers à ses tours de magies en continuant à nous dire que de toute façon, nous gardons le contrôle. Et elle se gardera bien de nous faire croire le contraire.


La publicité comme financement


Quand comme moi on est né avec la publicité télévisuelle, il faut un petit moment, étant enfant, avant de bien comprendre son rôle et son fonctionnement, avant de comprendre, par exemple, pourquoi la télévision est gratuite dans ce monde où tout est payant. C’est ce deuxième aspect qui fait de la publicité un monstre dans son positionnement économique.

Qu'une activité commerciale profite de la diffusion d'un média pour se faire connaître et promouvoir ses produits, rien de plus naturel. Que le média demande ensuite rétribution, c’est dans la logique des choses. La où un renversement se produit, c'est quand le media existe non pas en lui même mais grâce à la publicité, c'est à dire quand la publicité devient un mode de financement décisif, voire le seul. Alors elle se transforme en monstre.

Il existe par exemple des quotidiens gratuits, c'est à dire entièrement financés par la publicité. Que penser du contenu de ces médias ? Dans le meilleurs des cas, qu'il s'agit uniquement de rendre acceptable des tracts publicitaires qui finiraient autrement sur la voie publique, l’idée étant de les rassembler judicieusement autour d'articles susceptibles de susciter l'intérêt, et de les regrouper sous forme de journal. Il en va logiquement de même des programmes télévisuels, judicieusement diffusés entre les publicités. Reste à les doter de qualités suffisantes pour attirer notre attention…


L’économie de l’attention


Nous voilà en plein dans ce qu'on appelle l'économie de l'attention, celle là même qui explose sur internet. Le principe en est que, contrairement à ce qu’on imagine au premier abord, nous consommateur ne sommes pas les clients du média, mais leurs fournisseurs, puisque le client du média, c’est l’annonceur. Le média est un intermédiaire entre nous et lui, le produit vendu étant notre attention, c'est à dire une sorte de promesse d'achat potentielle, et notre rétribution étant le contenu du média, c'est-à-dire quelque chose qui nous intéresse. Voilà comment ce renversement progressif des rôles a abouti à la marchandisation de notre attention, notre « production » d’attention étant mesurée via l’audimat.

Seulement cette transaction commerciale entre nous et le média est « batarde », premièrement parce que notre rétribution n’est pas quantitative comme l’argent mais qualitative, et a donc une valeur subjective, ensuite et surtout parce que la transaction est consenti mais n'a pas besoin d'être clairement déclarée pour avoir lieu, et se fait donc en quelque sorte à notre insu. En effet nous restons dans l’idée que le média est entièrement gratuit.

Plus qu’une réelle transaction, il s’agit là d’une forme d’exploitation, de la même façon qu’on exploite les vaches, les nourrissant pour en tirer du lait, on nous sert du divertissement pour en tirer de l’attention aux messages publicitaires. Toutefois, soyons juste, à l’inverse de la vache, nous restons libres de ne pas entrer dans l’étable. Pour nous y faire entrer, il faut juste que la nourriture ait une odeur suffisamment alléchante…


Qui paie la publicité ?


C'est en voyant apparaitre des publicités pour des quotidiens gratuits qu'on commence à avoir le vertige. Finalement on peut se demander le sens de tout ça. Le coût n’est-il pas énorme pour une simple potentialité d’achat ? L’impact de la publicité n’est-il pas relativement faible en fin de compte ? Toute cette publicité a un coût. Qui finance ce coût ?

On peut envisager deux scénarios. Dans le premier scénario, la publicité provoque une augmentation de la consommation. Ces nouveaux consommateurs séduits financent alors le coût de la publicité. L'entreprise vend plus, produit plus, gagne plus. Il y a croissance. Dans le second scénario, la publicité provoque un transfert de consommateurs d'une marque à une autre. Alors il n'y a pas plus d'argent injecté dans le secteur en question par de nouveaux achats. Le coût de la publicité se répercute donc forcément sur le prix. Le consommateur en vient à financer lui même, sans qu'on lui demande son avis, une bataille commercial entre différents concurrents qui ne font que s’échanger des consommateurs.

J'imagine que la réalité est une combinaison des deux scénarios. Il serait intéressant de savoir en quelles proportions, dans différents secteurs et sur différents produits... Toujours est-il qu'une partie de la publicité se fait forcément au détriment du consommateur, et constitue un simple gaspillage. C’est ce qu’on appelle en langage courant « payer pour la marque ».


L’impact du commercial sur la qualité des contenus des médias


On peut légitimement se demander quel est l'impact de cette économie sur la qualité du contenu médiatique en lui même.

Dans un premier temps, on pourrait penser que les impacts sur les contenus sont ni plus ni moins ceux de tout média commercial. Que le but soit de faire de l’audimat ou de vendre plus, le résultat serait le même, avec ses avantages et ses inconvénients.

En effet derrière la production de contenu, donc le financement, il y a forcément une volonté. La production est dirigée vers un but : informer, éduquer, divertir, exprimer... ou gagner de l’argent. Le but principal visé modifie complètement la nature du produit.

Une activité médiatique commerciale, dont le but est de gagner de l’argent, a ses avantages : elle est soumise à concurrence, et donc cherchera à optimiser ses processus. Elle aura tendance à donner au spectateur ce qu’il recherche, ce qu’il aime. Finalement un spectacle qui ne plait à personne sera naturellement éliminé, ce qui suit une certaine logique de sélection.

Elle a aussi de nombreux inconvénients. Une sorte de nivellement par le bas est nécessaire pour optimiser l'intérêt du maximum de spectateurs : il ne faut gêner personne, n'ennuyer personne. La rationalisation des processus de production en vue de leur optimisation (en termes d'audience) pousse à leur uniformisation, le plus simple étant de divertir, et dans une moindre mesure d’informer.

Enfin les productions de contenu orientés vers un but qui est l'expression, l'information, l'éducation, en viennent à être exclus de la diffusion, sauf si elles parviennent à être suffisamment lisses pour concilier les impératifs d'audiences avec leurs volontés propres.

On constate également l'efficacité des contenus qui prennent parti des faiblesses des spectateurs : racolage, sensationnalisme, divertissement, sexe. C'est de la pure manipulation dans un but lucratif.

Enfin, afin de minimiser les risques commerciaux, on privilégiera le court terme au détriment de l’investissement sur la recherche artistique ou sur l’éducation du spectateur.


L’impact de la publicité sur la qualité des contenus des médias.


Un média financé par la publicité, c’est tout cela mais c’est pire encore. En effet, contrairement à un média simplement commercial, quand le média est financé par la publicité, le contenu devient monnaie d'échange implicite pour acheter notre attention, et ceci a un impact sur sa nature.

Quand le spectateur a payé pour un spectacle, on peut se permettre de prendre du temps pour le préparer, le mettre dans le bain, pour amener un sujet. Même si il n’apprécie pas instantanément, il aura compris avant la fin du spectacle où l’on voulait en venir et n’en sera que plus satisfait. L’important est qu’il soit satisfait à la fin. Quand le média est gratuit, le spectateur peut le regarder ou non, il peut quitter le spectacle à tout moment. Il faut donc le captiver instantanément, et finalement peut importe qu’il soit satisfait à la fin.

Quand le média est payant, le spectateur peut se permettre d’être exigeant. Quand le média est gratuit, il s’en fiche que ce soit nul.

Enfin, quand le média est payant, on n’a pas de contrainte à priori sur le contenu. Quand le média est gratuit, il faut s’accommoder de la publicité. Il ne faut pas gêner les annonceurs. Mieux vaut que le spectateur soit dans un état plutôt réceptif au message publicitaire. Finalement le contenu s’adapte à la publicité pour optimiser encore les gains.

Comme le spectateur est exclu des contributions financières au spectacle, comme il n'est plus client mais fournisseur, il n'a plus son mot à dire ni d’exigence à avoir sur ce qu’on lui donne et c'est donc lui qui en fait les frais en termes de qualité. Quand bien même on perfectionnerait l’outil de mesure qu’est l’audimat en y intégrant la qualité perçue des contenus (et cela suppose que celle-ci améliore la réception du message publicitaire associé, sinon on ne le fera pas), il est difficile d’imaginer qu’il en soit autrement tant que la finalité restera la même. Finalement peu importe que la nourriture soit bonne tant que la vache produit du lait.

Bien sûr tout n’est pas si noir. Il nous reste notre liberté, celle de sélectionner la qualité, de ne pas écouter les sirènes de la publicité. Il reste la liberté des médias, celle de parier sur la qualité et l’investissement, celle de se financer autrement.


Sur l’internet


Nous le disions : c'est sur Internet que l'économie de l'attention explose. Mais Internet est beaucoup moins limités que la télévision. On peut multiplier les canaux, les publics, la diffusion se fait à moindre coût. Par ailleurs l’utilisateur est actif et cherche lui-même le contenu. C'est donc une formidable opportunité contre l'uniformisation des contenus.

Espérons-le du moins, car il est évident que les recettes publicitaires vont se concentrer là où est l'audience, et que les productions vont s'adapter à ce système. Les budgets publicitaires ne sont pas infinis et la production de contenu a un coût également. A noter que certains travers des autres médias, le racolage par exemple, n’ont pas de raison de disparaître sur internet.

Ceci nous amène naturellement au problème de la visibilité. Etre visible sur internet n’est pas donné à tout le monde. Pour être visible, il faut aussi de l’argent, car il faut faire… de la pub ! Le danger est donc de se retrouver avec du contenu de qualité faible plutôt racoleur mais à forte visibilité, et du contenu de bonne qualité noyé dans la masse d’information. L’antidote à ce phénomène est le côté communautaire d’Internet qui devrait permettre de promouvoir par le réseau le contenu de qualité. Encore faut-il pouvoir sélectionner, trier, qualifier, rendre accessible l’information. C’est tout l’enjeu d’internet aujourd’hui.

Internet reste donc une zone de liberté et d’expérimentation où d’autres types d’échanges peuvent naître et exister.


L’avenir du contenu médiatique


Le contenu médiatique est aujourd'hui infiniment copiable et transmissible, et est donc virtuellement gratuit. C'est pour ça qu'il n'est pas viable économiquement, et c'est le casse-tête sur lequel buttent en particulier les producteurs de musique. Mais le contenu médiatique est également à ce jour la seule monnaie d'échange qui puisse acheter l'attention dont raffolent les annonceurs.

J'imagine donc que le seul moyen de rendre le contenu médiatique viable économiquement, c'est de le faire fusionner avec la publicité. Finalement la publicité est le contenu, le contenu est une publicité. Une première étape de ce phénomène existe déjà sous la forme de contenu vidéo (le « marketing virale ») ou encore de jeux vidéo associés à des marques.

Comme ce sont lesgrandes marques les plus intéressés par la production de contenu, j'imagine que dans un avenir proche ils se feront mécènes, peut être via des producteurs intermédiaires, et que de nombreux groupes de musique et d’artiste seront estampillé "Coca Cola" ou "Pepsi", "Apple" ou "Sony", produisant ainsi en même temps que leur art la valeur ajouté de leur marque. Alors plus que jamais les marques seront des univers complets, plus seulement des produits.

Le problème de l’indépendance et du financement se posera donc de plus en plus, pour les artistes comme pour les journalistes, qui bien que producteur de contenu infiniment copiable, ne peuvent se permettre d’être dépendant d’un pouvoir commercial. Il faudra réinventer d’autres moyens de rétributions des artistes et journalistes par la communauté, afin de garantir l’indépendance, la qualité et la satisfaction du public.

Le même problème se posera d'ailleurs d'ici quelques années pour les écrivains, quand le papier électronique sortira des laboratoires pour être diffusés à grande échelle. Il se pose également déjà pour les créateurs de logiciels. Les logiciels sont aussi des contenus infiniement copiables. Il serait certainement de bon ton de s'inspirer des modèles du logiciel libre et de les étendre à tous les métiers de la création.


Conclusion


La publicité, de simple nécessité de se faire connaître, est aujourd'hui devenue un monstre au point de vampiriser le contenu médiatique. Alors que celui-ci, suivant l'évolution des technologies, devient virtuellement gratuit, il devient urgent d’inventer de nouveaux moyens alternatifs de rétribution des créateurs par la communauté.

dimanche 6 janvier 2008

Bienvenue


Bienvenue sur ce blog dédié à la réflexion. Elles y seront courtes ou longues, d'actualité ou non. Elles pourront être écrites ou dessinées. Elles toucheront à différents sujets.

Voici la représentation graphique des différents synonymes de "réflexion" d'après l'atlas sémantique (http://dico.isc.cnrs.fr/).
On y distingue 7 différents sens au mot "réflexion", autant d'ingrédients à ce blog :
  • L'adage, la maxime, l'aphorisme. C'est l'idée cristallisée en une phrase. C'est le minimalisme de la rélexion.
  • La pensée, l'esprit, l'intelligence, le discernement, la spéculation, la rêverie. C'est la réflexion en action.
  • La concentration, le recueillement, la méditation, la contemplation. C'est l'isolement nécessaire au discernement. C'est l'oxygène de la réflexion.
  • La délibération, la préparation. La réflexion qui se fait nécessaire.
  • La prudence, l'attention, la circonspection. C'est le garde fou de la pensée, la condition de toute bonne réflexion.
  • La note, la remarque, l'observation. C'est la réflexion moralisatrice, mais jamais inutile.
  • Enfin la diffusion et le rayonnement. C'est ce que j'espère à toute réflexion qui le mérite.