samedi 19 avril 2008

Une théorie de cordes

1. Les cordes vibrantes



Commençons par jouer avec une corde vibrante. Quand on la pince elle émet un son. On peut aussi la bloquer à l’endroit voulu pour raccourcir la zone qui vibre, et alors le son est plus aigu.

D’abord on remarque ceci : quand on raccourcit la corde de moitié, le son émit est plus aigu mais la note jouée semble la même à l’oreille. Les deux notes sonnent naturellement bien ensemble : on peut le constater si l’on dispose de deux cordes identiques l’une à côté de l’autre.

Divisons encore par deux la longueur. La corde est maintenant quatre fois plus petite. La note est encore plus aiguë, mais c’est toujours la même note à l’oreille. De plus l’intervalle entre la première et la seconde note semble le même qu’entre la seconde et la troisième.

Ainsi à chaque fois qu’on divise une corde par deux, on augmente la note émise d’un intervalle identique qui ne change pas la note, et qu’on appellera ensuite l’octave.


2. L'arithmétique harmonique



Si l’on possède plusieurs cordes, on peut les accorder de manière à ce qu’elles sonnent toutes exactement de la même note. Maintenant jouons avec ces cordes et voyons les notes qui sonnent harmonieusement ensemble.

On s’aperçoit vite d’une chose : si l’on divise la corde en un nombre de parties de même longueurs, par exemple en trois, quatre ou cinq parties égales, qu’on bloque la corde à cet endroit et qu’on joue, les notes que l'on entend sonnent harmonieusement ensemble et avec la note d’origine. Alors nous décidons d’appeler ces notes les harmoniques : la troisième, la quatrième, la cinquième…

On peut faire une chose un peu plus compliquée : divisons par trois la corde, et ensuite multiplions de nouveau la longueur obtenue par deux pour diminuer la note d’un octave. Encore une fois les notes sonnent agréablement à l’oreille.

De nombreuses multiplications et divisions successives permettent d’obtenir autant de sons harmonieux. Finalement nous découvrons que l’harmonie est une histoire d’arithmétique.


3. Des noms pour les notes



Nous décidons d’étudier l’harmonie de manière scientifique. Commençons par nommer les notes. Pour commencer : la note de notre corde originale s’appellera Fa, ainsi que toutes celles qu'on obtient on multipliant ou divisant par deux sa longueur. Adoptons ce principe : quand on divise ou multiplie par deux la longueur d'une corde, on garde le même nom pour la note. En effet, bien que de hauteurs différentes, les sons nous semble identiques.

Pour obtenir de nouveaux noms, utilisons la division de la longueur par trois. Par divisions successives, on obtient des cordes trois fois, puis neuf fois, puis vingt-sept fois plus petite. Et à chaque nouvelle note on donne un nouveau nom : Do, Sol, Ré, La… Puis bien sûr on multiplie ou on divise la longueur par deux pour obtenir différentes octaves.

L’intervalle entre Fa et Do est le même à l’oreille qu’entre Do et Sol, qu’entre Sol et Ré, et ainsi de suite. C’est cet intervalle, correspondant à une division par trois de la longueur de la corde, qu’on appellera plus tard (à l'octave près) la quinte.


4. Faisons nos premières gammes



Nous étions en train de diviser notre corde en trois. Après cinq étapes, nous obtenons presque la note d’origine, le Fa, plus aigu de plusieurs octaves. Si on décide de s’arrêter la et d’assimiler ces deux notes, de considérer que nous sommes revenus au point de départ, nous possédons cinq notes différentes à partir desquelles on peut composer de la musique harmonieuse. C’est ce qu’on appelle une gamme pentatonique.

Pour finir, on joue ces cinq notes à toutes les hauteurs possibles, en utilisant les octaves comme intervalle pour les rendre plus graves et aiguës. Et l’on s’aperçoit qu’elles se trouvent toujours à des endroits identiques les unes par rapport aux autres, comme un schéma qui se répète sur chaque octave. Elles divisent l’octave entre un Fa et un autre en cinq intervalles plus petits, à peu près de la même taille, dans cet ordre : Fa, Sol, La, Do, Ré.




5. Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si



Pourquoi s’arrêter à cinq étapes ? On peut décider de continuer. Plutôt que d'assimiler notre dernière note à un Fa, ce qu'elle était presque mais pas tout à fait, nous l'appelons Mi.

Après deux autres divisions successives par trois, de nouveau on obtient une note semblable à celle d’origine, non pas légèrement en dessous comme la dernière fois, mais cette fois légèrement au dessus. Au passage nous avons enrichit notre gamme de deux nouvelles notes, le Mi et le Si. Arrêtons nous là pour l’instant, on possède sept notes qui divisent l’octave en sept intervalles plus petits.

Si on remets dans l’ordre ces notes, de la plus grave à la plus aigu dans un octave donné, on obtient ceci : Fa Sol La Si Do Ré Mi. Ou en partant du Do : Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La et Si.

C'est la gamme de sept note qui a été le plus utilisé par nos ancêtres. Voilà pourquoi la cinquième note de cette suite, celle qu’on obtient en divisant la corde par trois, s’appelle la quinte, qui signifie « cinquième », et pourquoi la huitième, que l’on retrouve identique à la première mais plus aigüe, s’appelle l’octave, qui signifie « huitième ».



6. Les maths et la physique



Diviser la corde en 2, c’est avancer d'une octave. La diviser en 3, c’est avancer d'une octave et 4 notes. Les compositions marchent aussi : diviser par 2 puis par 3, donc au final par 6, c’est avancer de 2 octaves et 4 notes. Depuis le début de nos expériences, quelle est cette impression persistante que notre oreille transforme la division en addition ? Nous divisons la corde, l’oreille ajoute un intervalle…

Le physicien nous apprendra que plus la corde est petite et plus vite elle vibre. Si elle est deux fois plus petite, elle vibre deux fois plus vite. C’est donc que notre oreille transforme la multiplication de la vitesse de vibration en addition d’intervalle entre les notes...

Le mathématicien nous apprendra que c’est ce qui définit un logarithme :

Log(a x b) = Log(a) + Log(b)

Comme nous ne sommes pas mathématiciens, nous traduisons « logarithme de » par « la note correspondant à ». Soit la multiplication de la vitesse de vibration de la corde a par le nombre b, nous l’entendons Log(a x b), et nous l’entendons comme nous entendons la note Log(a) augmentée d’un intervalle Log(b).

Enfin nous pouvons dessiner notre échelle logarithmique : comme si nous déformions la corde de sorte que les espaces successifs entre les Fa, au lieu de s’amoindrir, reste de longueur identique. C’est comme si nous étendions la corde en l’une de ses extrémités, de plus en plus et à l’infini. Et ce nouveau dessin correspond exactement aux notes blanches d'un piano.


7. 81 = 80



Pourquoi utiliser uniquement la division en deux et en trois pour trouver de nouvelles notes ? On l’a vu : quand on divise la corde par cinq ou sept, on trouve toujours l’harmonie. Alors essayons.

Par cinq, on obtient une nouvelle note, mais étonnement il est inutile de lui trouver un nom : elle sonne exactement comme un La. Diviser la corde en cinq revient à avancer de 2 octaves et 2 notes. On retrouve à l'octave près la troisième note de notre suite, la tierce.

Par sept, on trouve une note qui n’existe pas encore entre le Ré et le Mi… Diviser par 10 c’est comme diviser par cinq puis par deux, on retrouve donc l'octave de la tierce, un La. Par onze, enfin, et on trouve presque un Si.

Mais revenons un peu en arrière… Et réfléchissons : par quel miracle diviser la corde en cinq nous donne la tierce, c'est à dire fait sonner cette corde comme si nous l’avions divisée en 3, puis en 3, puis en 3… puis en 3 ? Quelle magie nous permet à quelques octaves prêt d’appeler ces deux notes du même nom : La ? Qu'est-ce donc qui nous permettra, quand nous jouerons nos morceaux, d'utiliser ce La tantôt comme la cinquième harmonique du Fa, tantôt comme la troisième du Ré, et même de jouer de cette coïncidence ?

Comptons, divisons, multiplions et nous comprenons : ainsi donc la science de l’harmonie se baserait sur cette simple approximation : 81 = 80…


8. Trouvons un accords



Laissons de côté les chiffres un instant. Nous disposons de plusieurs cordes identiques et tendues de la même façon. A l’aide de calculs savants, faisons de petites marques afin de repérer nos sept notes le long de ces cordes : ainsi on sait en quel endroit bloquer les cordes pour obtenir les notes que l'on veut.

Essayons maintenant de former des groupes de notes que l'on peut jouer ensemble simultanément de manière harmonieuse. Commençons par un Fa et voyons ce que l'on peut jouer avec. Il y a d'abord les autres Fa. Il y a ensuite le Do, sa troisième harmonique. Puis Il y a le La, la cinquième harmonique. Essayons les trois ensembles, et constatons que l’accord est parfait. Nous pouvons former de tels accords à partir de n'importe quel autre note de base, et doté de ces accords parfaits, déjà nous pouvons créer tant de mélodies...

Il y a aussi la septième harmonique. Assimilons la pour l’instant au Mi dont elle est proche. Et comme Mi est aussi la septième note de notre suite, c’est donc par hasard qu’elle s’appelle la septième.

Enfin il y a celle que l’on obtiendrait en divisant la corde en 9 (donc en 3 puis en 3), soit le Sol. De même c’est la neuvième note de notre suite. Puisque le hasard fait bien les choses, appelons la neuvième.

Ces deux nouvelles notes devraient nous permettre de faire sonner quelques accords plus complexes, et d’étoffer nos mélodies.


9. Un problème mineur

Satisfait de nos sept notes, nous enchaînons les accords parfaits, agrémentés parfois d’une septième et d’une neuvième. Les intervalles de quintes, de tierce, de septième ou de neuvième nous permettent de jolis enchaînements. Fa, La, Do… Puis Do, Mi, Sol… Sol, Si, Ré…

Après avoir joué un peu on s’aperçoit de nos approximations. Rappelons nous que la base de notre gamme était cette constatation qu’après 7 divisions successives de la corde en 3, soit 7 quintes successives, on retombait presque sur la note d'origine, le Fa. Presque mais pas tout a fait... Et effectivement à l’oreille, l’accord « Ré, Fa, La » sonne différemment des autres accords car le Fa n’est pas tout à fait le bon.

Le Fa qu’il faudrait, c’est ce fameux Fa qu’on retrouve après 7 quintes, légèrement plus aigu que le Fa d’origine. Mais l’on s’est limité à 7 notes, on réutilise toujours le même Fa, alors voilà, ça sonne un peu différemment. C’est approximatif mais joli tout de même.

Pour l’accord « La, Do, Mi » c’est pareil, avec son Do trop bas, et pour l’accord « Mi, Sol Si » aussi où c’est le sol. Enfin, l’accord « Si, Ré, Fa » sonne vraiment bizarrement, car ni le Ré ni le Fa ne sont juste.

Et puis il y a aussi cette septième, qui n’est jamais très précise…


10. Soyons plus précis



Alors puisqu’à l’oreille cette huitième quinte n’est pas un Fa, mais une note légèrement plus aigue, appelons la Fa#. Et continuons les quintes… Do#... Sol#... Ré#... La#... Autant de nouvelles notes.

Ca y est, cette fois au Mi# nous sommes retombé sur le Fa, et cette fois la différence est inaudible. Ce ne sera donc pas sept notes que nous aurons dans notre gamme mais douze ! Voilà de quoi être beaucoup plus précis. Appelons chaque intervalle un demi-ton, puisqu'il vaut la moitié de la plupart des intervalles de la gamme à sept notes.

Et puis soyons logique : s’il est possible d’aller dans un sens, il est certainement possible d’aller dans l’autre. Tout comme nous divisions les longueurs, nous pouvons les multiplier, et tout comme on avançait dans les notes, on reculera. On choisira Si comme note d’origine et ainsi de manière symétrique nous découvrirons, dans cet ordre, les bémols : Sib, Mib, Lab, Réb, Solb, et avec Dob nous revenons à Si. Il s’agit d’une seconde façon de retrouver les mêmes douze notes, transposées.


11. Nous voilà au complet



Quelle aubaine : ce Mib, une corde neuf fois plus longue qu’un Fa, sonne presque comme sa septième… (En effet, 63 = 64 !) La note est toute trouvée. La onzième harmonique est bien un Si (car 99 = 100), la treizième proche d'un Réb (car 65 = 64), la 17ème d'un Solb (255 = 256) et la 19ème d’un Lab (95 = 96), si besoin est d’aller si loin.

Quant à la tierce exacte du Ré, c’est non pas un Fa comme nous l'avions approximé mais un Fa#, celle du La un Do# et ainsi de suite…Nos accords peuvent donc tous sonner à l’identique si nous le voulons.

Notre nouvelle gamme possède des notes qui ne sonnent pas toujours très harmonieusement entre elles, comme les demi-tons qui se suivent. Ainsi donc on pourrait se restreindre à notre gamme à sept notes pour faire de la musique, car après tout ces accords différents n’étaient pas si désagréables. Ils sonnaient légèrement mélancoliques… On les appellera mineurs, parce que leur tierce est plus petite que la normale, celle qui correspond à la cinquième harmonique. Dans notre nouvelle gamme, elle fait trois demi-tons au lieu de quatre.

Disons que désormais nous disposons de demi-tons quand le besoin d’une échappée dans les quintes ou les tierces se fait sentir, quand nous voulons décaler notre gamme dans un sens ou dans l'autre pour en changer la note de base, pour expérimenter ou pour agrémenter nos accords et mélodies de quelques nouvelles harmoniques…


12. Tout est question de tempérament



Heureux de posséder non plus sept mais douze notes, recalculons nos intervalles.

Diviser une corde par 2, c’est avancer de 12 demi-tons exactement. La diviser par 3 c’est avancer d’environ 1 octave et 7 demi-tons (parce que 524288 = 531441, c'est-à-dire qu’à la douzième quinte on retrouve l’original).

Diviser la corde par 4 c’est avancer de deux octaves, par 5 d’environ 2 octaves et 4 demi-tons (parce que 81 = 80), par 6 de 2 octaves et 7 demi-tons, par 7 de 3 octaves moins 2 demi-tons (parce que 63 = 64) par 8 de trois octaves, par 9 de 3 octaves et 2 demi-tons…etc.

Mais concentrons nous sur nos douze quintes successives. Elles divisent notre octave en douze intervalles sensiblement égaux, le demi-ton. Si l'on estime par approximation qu'à la douzième quinte nous retrouvons la note d'origine, alors nous estimons que ces demi-tons sont des intervalles identiques. Suivant cette approximation nos douze notes échelonnent régulièrement l’octave sur une échelle logarithmique.

Et voilà ! Après tant d’efforts, nous voilà doté de la gamme tempérée, entièrement approximative, une gamme dans laquelle plus aucune note n’est vraiment l’harmonique d’une autre, mais où toutes le sont presque, une gamme si pratique que c’est celle que l’on utilise aujourd’hui pour la plupart de nos instruments.

Démographie du monde

Ceci est une carte des plus grandes aires urbaines du monde. Les aires urbaines de plus de 1 500 000 habitants sont réparties en catégorie suivant une progression logarithmique du nombre d'habitants suivant la série 3-7-15. Chaque catégorie correspond à une population à peu près double de la catégorie inférieure.

La couleur et la taille des disques correspond à la catégorie de l'aire urbaine représentée. La surface des disques est proportionnelle au nombre d'habitant moyen de la catégorie.
Sur le graphique en bas, les catégories d'aires urbaines sont représentées avec une taille proportionnelle au nombre total d'habitants dans chacune. La population rurale et la population des aires urbaines plus petites est également représentée.

Sur quatre personnes, environ deux vivent dans une zone rurale, une vit près d'une petite ou moyenne ville et une vit dans une grande ville ou une mégapole.

source : www.populationdata.net

mercredi 16 avril 2008

Démographie de la France métropolitaine


Ceci est une carte des aires urbaines de France métropolitaine. Elles sont réparties en catégories suivant un découpage logarithmique du nombre d'habitants suivant la série 3-7-15. Chaque catégorie correspond à une population à peu près double de la catégorie inférieure. La catégorie des aires urbaines de 3 à 7 millions d'habitants n'est pas représentée en France. A l'étranger, elle le serait par des villes comme Barcelone, Amsterdam, Berlin, Milan...

La couleur et la taille des disques correspond à la catégorie de l'aire urbaine représentée. La surface des disques est proportionnelle au nombre d'habitant moyen de la catégorie.
Sur le graphique à gauche, les catégories d'aires urbaines sont représentées avec une taille proportionnelle au nombre total d'habitants dans chacune.

La France peut se diviser en 4 types d'habitants à peu près en même nombre : les habitants de la capitale et de sa banlieue (12 millions), les habitants des grandes villes et de leurs banlieues (20 millions), les habitants des petites villes et de leurs banlieues (15 millions), et enfin les habitants des très petites aires urbaines et des zones rurales (17 millions)

jeudi 10 avril 2008

Economie de marché : le mythe de la liberté


Il existe une revendication commune chez les partisans du libéralisme qui est celle de la liberté du marché et des acteurs économiques d'exercer leur activité en concurrence les uns avec les autres de manière non faussée. Derrière cette volonté, il y a l'idée que le marché est le régulateur idéal de la société et que sa santé est synonyme de santé sociale, idée dont nous avons déjà discuté lors d'un précédant article. Les états sont perçu comme la principale contrainte qui entrave cette liberté à travers les lois, en particulier le droit du travail, les taxes et les subventions. Il est curieux de constater que cette façon de voir est généralement considérée comme étant politiquement "de droite", quand bien même l'exigence de la liberté, au moins au niveau individuel, est plus volontiers mise en avant par les gens dit "de gauche", par opposition à l'autoritarisme. Le fait que des opinions portées à soutenir la liberté individuelle se défient du libéralisme est un paradoxe qui trouve pourtant son explication.

La liberté politique


Commençons d'abord par nous mettre d'accord sur ce que l'on entend par liberté. On pourrait définir dans un premier temps la liberté comme l'absence d'entrave et d'interdiction. C'est ce qu'on appelle la liberté négative. Empêcher un acte par la force ou l'autorité revient à porter atteinte à cette liberté. Mais il existe une notion de liberté plus général qui englobe celle ci et qu'on peut appeler liberté positive. En effet il se peut que je ne puisse pas réaliser quelque chose que je désire, non pas parce que c'est interdit, mais parce que je n'en ai pas les moyens. Dans ce cas c'est un défaut de liberté positive. Ce concept, développé en particulier par Amartya Sen, se définit comme l'ensemble des possibilités qu'on les individus à définir et à réaliser leurs désirs et besoins.

La force de ce concept est qu'il permet d'englober non seulement la notion usuelle de liberté mais aussi la notion d'égalité, puisque les inégalités peuvent en fin de compte être considérées comme des défauts de libertés positives. Il intègre également la notion de richesse qui est un facteur évident (mais pas le seul) de liberté positive. Enfin il n'exclut pas non plus la notion de mérite ou de compétition, puisque chacun ayant les mêmes possibilités est libre de se fixer ses propres objectifs et de chercher à les réaliser en concurrence avec les autres. Sous cette forme, la liberté apparait donc comme une notion fondamentale, sans doute la notion fondamentale de toute éthique.

Le problème que pose la vie en société, à l'aulne de ce concept de liberté, est essentiellement celui du pouvoir qu'ont les uns sur les autres et de l'abus qu'il peut représenter. Il semble que si on laisse une société se développer librement, certaines personnes deviennent puissantes que d'autres, et le pouvoir renforçant le pouvoir, finissent par assujettir ces derniers, les privant de leur liberté au profit de celle des dominants. C'est en tout cas à de tels systèmes qu'ont aboutit la plupart des civilisations dans l'histoire, de l'esclavagisme à l'ancien régime en France. Autrement dit la liberté porterait en elle son propre ennemi, puisque appliquée radicalement, elle aboutit naturellement à un défaut de liberté pour le plus grand nombre au profit d'un groupe dominant.

On peut dire que les principes de la démocratie ont été pensés pour résoudre ce problème fondamental. Elle se base sur différents piliers : la séparation des pouvoirs, le suffrage universel, la justice et les libertés de l'homme. L'idée est d'empêcher que l'état n'en vienne à priver les citoyens de leur liberté, tout en le faisant garant par le biais de la justice du maintien des libertés des uns par rapport aux autres. Le suffrage offre ainsi une légitimité aux dirigeants tout en limitant leur impunité, le vote pouvant jouer le rôle de sanction. Dans une société démocratique chacun est libre (au moins au sens de la liberté négative) de se lancer dans une carrière politique. La séparation des pouvoirs évite sa concentration. Il revient finalement à l'état, de par la légitimité qui lui est conférée, de prendre les décisions collectives, au nom du peuple et dans son intérêt. Un des aspects les plus important d'une démocratie est la liberté d'opinion et d'association. En dépit de certaines lois (en particulier des lois mémorielles) limitant cette liberté, chacun est libre d'exprimer son opinion, de se regrouper en associations, de contester à voix haute les décisions de l'état.

Aujourd'hui force est de constater que, même s'il pourrait être amélioré dans ses principes ou son application sur nombre de points, le système démocratique est un facteur de liberté individuel important et appréciable en comparaison d'un système autoritaire. Il semble parfois montrer quelques limites dans de nombreux pays avec l'apparition de phénomènes comme la prépondérance du court terme et du spectaculaire, le populisme, la recrudescence du nationalisme, le "marketing politique" ou une certaine collusion dans les faits avec les médias et en particulier la télévision, mais, comme nous le verrons ensuite, ces défauts ne sont finalement pas intégralement imputable au système démocratique en lui même.

La liberté économique

Analysons maintenant ce même problème de la liberté dans le domaine économique. Nous vivons dans une économie de libre marché. Ceci comprend la liberté d'entreprendre, d'investir, de choisir son travail, d'acheter, de vendre. Remettre en question ces libertés serait contraire aux principes de la démocratie. Néanmoins il nous faut prendre en compte les aspects suivant : qui exerce cette liberté et quelles libertés positives possèdent réellement les acteurs de l'économie ?

La réalité est la suivante : en tant que salarié ou que petit porteur, mon pouvoir sur l'économie mondialisée est nul. Et ne parlons pas des travailleurs des pays en voix de développement... En matière économique, le pouvoir appartient aux décideurs des principales forces économiques, à savoir les grands groupes industriels, et à leurs actionnaires principaux, les gros porteurs. Ce sont eux qui possèdent la capacité de décision collective et le pouvoir d'influer sur le marché mondial. Mais à l'inverse des représentants d'une démocratie, ils ne sont pas les représentants du peuple car ils ne sont pas élus. On peut dire que l'entreprise n'est pas une petite démocratie mais un petit état totalitaire (et sa propagande le marketing).

C'est la raison pour laquelle il peut se passer aujourd'hui dans le domaine économique ce qu'il a pu se passer dans le domaine politique par le passé, à savoir l'assujettissement du plus grand nombre à un petit nombre de dominants qui possèdent la liberté au détriment de celle des dominés. Ceci est vrai chez nous et plus encore dans les rapports nord-sud, où les petits producteurs sont les victimes directes de l'ouverture du marché. Le pouvoir renforce le pouvoir. L'argent génère de l'argent. Ce qui est exclu en politique par la démocratie est rendu possible en économie par le libéralisme. Certes cet assujettissement ne se fait pas par la force brute. Il n'est pas le fait d'une entité unique mais de plusieurs en concurrence. Il est restreint à la sphère économique. Il se fait donc par l'argent et pour l'argent. Il n'en est pas moins réel. Ainsi en France il existe un milieu fermé de grands patrons éloigné des réalités sociales dont le salaire dépasse généralement le million d'euros annuel et représente ainsi souvent plus de 100 fois le SMIC. Ceci sans parler des profits financiers colossaux. Ces fortunes gigantesques, abrités dans les paradis fiscaux, ne font qu'augmenter quand le pouvoir d'achat des salariés du privé stagne en moyenne depuis une vingtaine d'années. De plus elles ne se transmettent pas au mérite mais bel et bien de père en fils.

Certes ces richesses sont investies dans des activités qui profitent naturellement au reste de la population. Loin de moi l'idée de remettre en question l'activité marchande et la production de richesse, qui est un élément essentiel de toutes les sociétés humaines. Seulement si la présence de capitaux permet l'activité humaine, une telle concentration est loin d'être nécessaire, certainement néfaste (on peut sans doute imputer en partie à cette concentration la succession de bulles financières) et on peut même envisager qu'une bonne répartition est bénéfique à cette activité. N'oublions pas que le salarié est à l'actionnaire ce que le locataire est au propriétaire. L'un paie à fond perdu quand l'autre ne fait qu'amortir son bien. Ceci n'est qu'un élément de plus du renforcement du pouvoir par lui même, du mécanisme même de concentration. On peut aussi mettre en avant la liberté d'entreprendre et d'être propriétaire de son entreprise, mais personne n'imagine à l'heure actuelle un monde sans salariés. De plus entreprendre, cela nécessite une volonté, des réseaux et un fond d'investissement qui n'est pas donné à tout le monde, et quand bien même on l'aurait, quelle chance a-t-on d'atteindre le même niveau que les grands patrons ? Il existe un fossé gigantesque entre les petits entrepreneurs et les plus gros.

Ainsi le libéralisme économique est fondée sur une illusion, qui est l'idée qu'un marché libre est synonyme d'une société libre. Mais en réalité c'est bien l'inverse qui se produit, tout comme la libéralisation des milices ne signifierait pas plus de liberté pour les individus. Il est important de remarquer que les individus de la classe dominantes que nous évoquions ne sont finalement pas à stigmatiser personnellement, eux même jouant un rôle que, s'il ne le jouait pas, d'autre jouerait à leur place. Plus que les individus ce sont ces entités que sont les grandes entreprises internationales, possédant une logique propre, celle du marché, et finalement plus ou moins indépendantes de ceux qui la composent qui assujettissent les individus, assujettissement aujourd'hui inégalé, avec tous les problèmes sociaux que cela comporte pour les plus faibles d'entre nous sous la pression de ce marché : stress au travail, précarité, exclusion... La liberté porte en elle son propre ennemi.

La liberté médiatique


Les acteurs dominant du marché que sont les grands groupes sont capable, de par cette liberté dont ils ont l'exercice, d'acquérir un pouvoir économique inédit, dirigé par des dynasties, pouvoir sans doute plus important que celui d'un état, pouvoir qui leur permet d'étendre leur puissance aux autres domaines de la société, comme ceux de la culture, de la connaissance, du social et de la politique. Il en résulte une intrusion et une domination du marché dans tous ces domaines. Il impose ses règles, qui sont le court terme ou la recherche du profit au détriment des autres valeurs (voir http://ungraindesable.blogspot.com/2008/04/la-croissance-conomique.html). Ce sont aujourd'hui de grands groupes internationaux qui déterminent majoritairement l'offre en matière de culture, par exemple. Et l'outil principal qui leur permet d'étendre cette domination à tous les domaines est l'outil médiatique.

La télévision privée, financée presque intégralement par la publicité, regarde la société à travers un prisme, celui de la superficialité, du sensationnel, de la victimisation, du voyeurisme, de la caricature, de la peur de l'autre. Elle ne laisse plus de place à la durée et à la réflexion. Le futile y masque l'important. La principale raison de ceci est indéniablement l'influence du marché et la pression de l'audimat qu'il impose (voir http://ungraindesable.blogspot.com/2008/01/la-publicit-est-un-monstre-on-peu-de.html). C'est également de ce fait un lieu d'incitation à la consommation, par la promotion de "tendances", le "décryptages" des "comportements"... Ses dirigeants affichent parfois ouvertement leur vocation de formatage des esprits. Mais ce n'est pas tout. La télévision, est aussi un formidable outil de propagande politique.

En effet les entreprises télévisuelles sont peu nombreuses et possède finalement le quasi-monopole des moyens de diffusion au grand public. Il en résulte que la liberté d'expression, essentielle à la démocratie, devient toute relative quand seules certaines personnes possèdent les moyens qui permettent de s'exprimer au plus grand nombre. Non que ces moyens de diffusions ne soient pas libres (et finalement on peut rétorquer qu'il serait impossible de permettre à chacun de s'exprimer) mais plutôt qu'ils tiennent tous de la même logique marchande, du moins ceux financés par la publicité, et sont donc tous soumis à l'influence grandissante du marché. Il en résulte l'exclusion de facto de tous les discours qui "n'entrent pas dans le cadre". En France, la différence de programmation entre des chaines peu ou pas financées par la publicité (Arte et France 3) et les autres, mais aussi la différence d'audience, donc de pouvoir d'influence sur le grand public de ces deux types de chaines peut nous donner une idée de l'ampleur du phénomène. Aujourd'hui personne ne semble s'apercevoir de cela : si la liberté d'expression "négative" existe, la liberté d'expression "positive" est un mythe. Et à partir du moment où un pouvoir économique, donc non démocratique, possède de grands médias, même si ce pouvoir est formé de multiples groupes en concurrence, il est à même d'influer sur le politique en lui imposant la logique commune de ces groupes.

Aujourd'hui nous constatons par exemple que les idées libérales sont largement diffusées et répandues en télévision, tandis que leur contestation est souvent présentée comme un extrémisme. Les sujets sur les grèves, par exemple, offre le quasi-monopole de la parole aux usagers mécontents (voir http://www.acrimed.org/article2765.html). Or les idées libérales, au lieu d'étudier les problèmes de manière globale, ne se concentre généralement que sur un seul objectif qui est l'optimisation du marché, répandant ainsi l'idée fausse qui fonde le libéralisme, celle d'un marché libre synonyme de société libre et du marché optimal synonyme de richesse pour tous. Il est donc naturel que ces idées soient privilégiées par les médias dominant soumis à la logique du marché lui même. Si la presse semble moins totalement formatée et que certains journaux échappent à ce processus, remarquons d'une part qu'elle est de manière générale en difficulté économique et d'autre part que contrairement à la télévision, elle a pour lecteurs une certaine partie de la population uniquement. Aujourd'hui l'essor d'Internet est peut-être une chance de modifier la donne, mais ce peut devenir aussi un outil de plus au service des puissances.

Nous pouvons maintenant considérer les limites de la démocratie que nous évoquions précédemment d'un autre oeil, car le marketing politique ressemble fort à la promotion par le marché de candidats qui lui son favorable, et la prépondérance du court terme ressemble fort elle aussi à une injonction du marché, tout comme le nationalisme une conséquence indirecte de l'importance accordée aux faits divers, et la peur de l'autre qui en résulte. De plus on remarquera la forte corrélation entre ces phénomènes et l'essor de la télévision. Il ne faut pas y voir une manipulation, mais plutôt la conséquence naturelle de jeux de pouvoirs médiatiques, économiques et politiques. Ainsi la prédominance des idées libérales à la télévision ne sa fait pas par une action directe d'acteurs puissants positionnant des pions sur un échiquier, mais plutôt par un phénomène naturel de connivences et de renforcement du pouvoir par lui même.

La cohabitation des libertés

Il nous faut maintenant tempérer notre discours. Si la pression et l'intrusion du marché se fait bien sentir de manière diffuse, force est de constater que cette domination ne nous saute pas aux yeux. Personne n'a l'impression d'être esclave aujourd'hui. Si les entreprises peuvent ressembler dans leur modèle à un état totalitaire, elles n'usent pas pour autant, sauf exception, de violences physiques. Les individus sont libres de ne pas consommer, libres de ne pas travailler, libre d'entreprendre. Il existe une classe moyenne relativement aisée plutôt importante et des gens issus de cette classe qui "réussissent". Les associations culturels et sociales existent. Les choses ne semblent pas si terribles. Nous avons des droits.

Cependant ceci n'est pas le fait de la liberté économique mais de la liberté politique. Le marché évolue dans un cadre politique, dans nos pays la démocratie, et ce cadre nous garantit certaines libertés fondamentales et offre une forme de contre-pouvoir au pouvoir économique. Ceci se traduit entre autre par le droit du travail et l'existence des syndicats, par le SMIC, les lois anti-trust, mais aussi par les politiques sociales de santé publique et de répartition des richesses qui limitent les effets négatifs et qui permettent à tous de profiter de la croissance économique, donc de l'essor du marché. Sans ce cadre la concentration naturelle des capitaux aboutirait certainement à une séparation bien plus nette entre une classe dominante et une classe dominée. Aux états-unis, déjà (même si l'immigration forte et l'endettement contrebalancent légèrement ce phénomène), cette séparation est plus nette : les riches sont plus riche tandis que la précarité, la pauvreté et la ghettoisation y sont plus importantes que chez nous et que la classe moyenne est sur-endettée.

Finalement c'est cette cohabitation d'une liberté individuelle garantie par la démocratie et d'une liberté économique assujettie qui donne l'impression d'être face à un pouvoir diffus et insidieux. Le cadre de nos sociétés offre la possibilité au marché et à la classe des grands dirigeants d'exercer leur pouvoir et de jouir de leurs privilèges sans pour autant que la plupart des gens n'aient à se plaindre de leur situation. De ce fait la contestation est moindre et le système peut se perpétuer. Le danger aujourd'hui, hormis l'aspect profondément injuste de la situation, c'est d'abord cette intrusion et cette prise de pouvoir du marché dans tous les domaines de la société et l'appauvrissement culturel et social qui en résulte, la pression qu'il exerce sur les individus les moins nantis. C'est aussi le risque que la classe dominante ne devienne trop gourmande...

En effet ces libertés et droits politiques et ces taxes ne viennent pas de l'intérieur des entreprises. Elles sont imposées aux entreprises par les états. Elles apparaissent donc comme des contraintes pour le marché et sont perçus non pas comme des protections de la liberté individuelles mais comme des entraves à la liberté économique, donc à l'enrichissement. Il en résulte un conflit entre le monde économique et le monde politique. Au mieux l'état apparait comme ce qui permet de maintenir le cadre nécessaire au marché pour fonctionner, en évitant trop d'inégalité et trop de contestation. Au pire, il empêche le marché de se développer pleinement et le rend moins efficace. Au fur et à mesure que le marché étend son influence sur le domaine politique, nous sommes tentés, sous cette influence libérale, de supprimer ces entraves que sont les protections de nos libertés, et finalement, plus il y aura de grandes puissances économiques et plus notre liberté politique se restreindra au profit de la liberté économique des puissants.

Aujourd'hui la montée en puissance de l'économie semble inéluctable, et les états en tentant de réparer les dégâts collatéraux du libéralisme économique semblent courir après un train en marche sans espoir de le rattraper. Ajoutons que ce train se dirige vers le mur de la catastrophe environnemental.

Un appel à la démocratie économique


Est-il possible d'accepter la liberté des acteurs économiques et le droit à la propriété mais d'empêcher une telle aliénation de l'individu au marché ? Nous l'avons vu, la clé de cette aliénation est l'aspect non démocratique de la hiérarchie en entreprise. Le contrat de travail ne peut réduire à un simple contrat de fournisseur à client, ni l'individu à un fournisseur de service puisque non seulement sa rupture a un impact humain plus important que la rupture d'un contrat fournisseur, mais surtout parcequ'être salarié d'une entreprise est bien plus engageant. Le salarié prend part à l'activité de l'entreprise, il y est intégré, il y travaille en équipe, il y prend des décisions. Ainsi le contrat de travail du salarié est un contrat de subordination volontaire à une hiérarchie non élue, moyennant rémunération. C'est donc la pierre angulaire de la puissance du marché sur l'individu.

Nous pouvons déduire de ceci que la seule issue à cette impasse est l'introduction de la démocratie dans l'entreprise, à travers un modèle d'autogestion encadré par le contrat de travail. Le contrat de travail devrait inclure le droit du salarié de se présenter et de participer à l'élection régulière des dirigeants de l'entreprise, au suffrage direct ou indirect, moyennant éventuellement une certaine ancienneté et une taille d'entreprise minimum. Ce faisant nous introduisons la protection de la liberté individuelle au sein même de l'économie et de son entité de base. En effet, ce ne sera que quand les salariés pourront choisir leurs dirigeant, quand auront lieu des débats publics en entreprise, quand chacun pourra influer sur la stratégie économique, managériale, salariale, environnementale ou éthique de son entreprise par le vote que les choses changeront.

Le droit de propriété semble s'opposer à un tel principe. En effet les actionnaires d'une entreprise en sont les co-propriétaires et possèdent donc le pouvoir de décision stratégique sur celle-ci. Il existe plusieurs moyens de s'en sortir : soit par la co-propriété des salariés, soit en ne donnant aux actionnaires que le rôle de prêteurs, soit enfin en limitant l'élection aux dirigeants du niveau immédiatement inférieur au premier niveau hiérarchique, occupé ou mandaté par les propriétaires.
Le marché mondiale et la nécessaire compétitivité semble également s'opposer à un tel principe. Il est douteux qu'une entreprise démocratique soit compétitive ou attire autant les investisseurs qu'une entreprise classique. La encore l'enjeu est de trouver le meilleur modèle, d'en mesurer les avantages et inconvénients et d'utiliser l'outil politique pour mettre en place des incitations ou des contraintes à grande échelle. Mais, sans aucun doute, l'applicabilité de ces principes en l'état de l'économie est le point le plus délicat.

Il est possible que dans un tel cadre l'état pourrait amoindrir son rôle social en le déléguant en partie aux entreprises. Les contraintes n'étant plus imposées de l'extérieur mais de l'intérieur, elles seraient mieux perçus et moins conflictuelles. Il n'y aurait plus de syndicats mais une opposition. Il est possible que naisse une concurrence sociale, source de créativité et de nouvelles inventions. Le vote pourrait aboutir naturellement à la mise en place de différents systèmes d'auto-gestion et de partage du capital. Nous pouvons également imaginer que par la voix du peuple apparaisse une pacification des rapports commerciaux, une pression amoindrie, une concurrence commerciale moins acharnée et moins coûteuse, un marketing moins agressif et omniprésent, un rapport à l'éthique différent, et finalement une diminution de la prépondérance de la logique du marché dans tous les domaines. Finalement la différence entre association et entreprise deviendrait plus ténue.

Si nous n'affirmons pas que tous les problèmes seraient résolus de la sorte, on peut néanmoins imaginer que comme la démocratie a apporté un formidable élan de liberté à nos sociétés, elle pourra apporter ce même élan à notre économie et à la vie professionnelle. Nous avons connu dans l'histoire les totalitarismes religieux et politiques. Aujourd'hui il est encore temps d'éviter le totalitarisme économique.

lundi 7 avril 2008

L'hypothèse du libre arbitre


Le libre arbitre est un sujet profond. Alors, enfonçons nous.

La perception du libre arbitre

Le libre arbitre serait la capacité qu'on les esprits humains à décider, à faire des choix dont nous serions responsables et finalement à influer sur le cours du monde. Poser son existence revient à rejeter l'idée du fatalisme. Généralement on perçoit l'esprit comme l'adjonction de trois caractéristiques fondamentales : la perception du monde, la conscience de soi et le libre arbitre, ce dernier étant facultatif.
En premier lieu remarquons que l'hypothèse du libre arbitre est éminemment et vertigineusement paradoxale. On voudrait qu'il existe, sans quoi l'existence n'aurait aucun sens : nous serions spectateurs de nos vies. Qui l'accepterait ? Au quotidien il nous semble concret quand nous prenons des décisions. Mais on sait aussi que des critères, conscients et inconscients, nous influencent dans nos actes. Le libre arbitre ne peut être qu'informé.
En poussant à l'extrême d'un côté, on peut croire que le libre arbitre est une illusion, que nous sommes intégralement influencés par ces critères et que par exemple quand on hésite, ça aussi c'est écrit à l'avance. Alors notre vie n'a pas de sens. Et en poussant à l'extrême inverse, on s'aperçoit qu'être libre aussi semble insensé : finalement en l'absence de critère ou d'information (sauf à imaginer qu'un être supérieure juge de nos actes), à quoi ça rime d'avoir le choix, quelle différence avec le hasard ?
Le libre arbitre n'a de sens qu'entre ces deux extrêmes.

L'indéterminisme

Abordons maintenant les choses de manière plus scientifique, car on retrouve un paradoxe semblable en posant le libre arbitre en science. Nous verrons s'il nous est possible ou non de le lever. Tout d'abord précisons que nous nous plaçons dans l'hypothèse naturaliste qui consiste à poser que tout, y compris nos esprits, est soumis aux lois de la nature (par opposition au surnaturel). Dans ce cadre, est-il possible d'envisager le libre arbitre ?
Pour qu'il y ait libre arbitre, il est d'abord nécessaire qu'il y ait indéterminisme. En effet si on a le choix, c'est nécessairement qu'il y a plusieurs possibilités et donc que l'état du monde à l'instant qui suit ne puisse être déterminé entièrement à partir de l'état du monde actuel. Au passage on remarque que l'indéterminisme est indissociable de l'existence d'une flèche du temps. En effet, s'il y a indéterminisme, il y a une flèche du temps (et il peut même en théorie y en avoir plusieurs) car l'instant suivant ne peut être déduit du précédant et s'il n'y a pas d'indéterminisme, il n'y a pas réellement de flèche du temps, car une prédiction peut alors se faire indifféremment du passé vers le futur et du futur vers le passé. On pourrait dire que sans indéterminisme, "tout est déjà réalisé".
Or l'existence d'une flèche du temps est une évidence. De plus on observe cet indéterminisme dans la nature, et ceci est décrit par la physique quantique à travers le phénomène de la mesure, également appelé réduction du paquet d'onde (du moins si on exclut certaines interprétations, comme l'hypothèse des "multi-monde"). Insistons sur le fait que cet indéterminisme est irréductible et ne dépend pas de lacunes ou d'insuffisances dans nos observations.
Jusqu'ici notre hypothèse tient donc la route.

Le hasard ou le libre arbitre

L'hypothèse tient, disions nous, car il existe un indéterminisme observé dans la nature. Mais c'est ici que l'on retrouve un paradoxe semblable au précédant.
En effet la physique quantique décrit précisément cet indéterminisme, et en particulier le fait qu'il soit soumis à une distribution statistique. Ainsi si on lance un dé un très grand nombre de fois on obtiendra grosso modo autant de un que de deux, de trois, et ainsi de suite, et les variations relatives entre le nombre de faces obtenues, c'est à dire les écarts à la moyenne, se réduiront d'autant plus qu'on fera de jets. Il en va de même pour les particules microscopiques.
Si les particules sont soumises à de telles lois, on est en droit de penser que ça ne correspond pas à un libre arbitre, car cette nécessité semble incompatible avec la notion de liberté. Si nous étions vraiment libre, nous pourrions choisir de faire tomber indéfiniment la face trois. C'est l'objection qu'a faite Shrödinger à la réinterprétation de l'indéterminisme quantique par le libre arbitre, et c'est pourquoi celui-ci est généralement interprété comme étant un hasard.
Intuitivement ce résultat peut nous sembler étrange. Puisqu'il existe un indéterminisme, pourquoi ne serait-ce pas une volonté ? Nous vivrions dans un monde où il y a un hasard, mais pas de libre arbitre ? Ce serait un comble. Nous pouvons rapprocher ceci de notre précédente assertion : en l'absence de critère, le libre arbitre semble être un hasard.

La singularité de l'évènement

En fait ce paradoxe possède une solution simple qui est la suivante : le monde n'est jamais deux fois semblable à ce qu'il a été. Ceci est également observé et parfaitement décrit par les lois de la thermodynamique : l'entropie ne cesse d'augmenter, ce qui signifie qu'il est impossible que l'univers retrouve un état précédant. L'expansion de l'univers en est une autre garantie.
Chacun de ses états étant unique, une expérience portant sur un système isolé répétée indéfiniment et en un temps limité, qui permet d'obtenir un résultat statistique, ne correspond pas à la réalité. C'est comme si nous décrivions par la force de l'expérience un sous-monde tautologique, dans lequel nous observons une loi statistique qui ne serait que en quelque sorte la forme extensive du libre arbitre dans un monde limité.
Mais dans un monde a priori illimité dans le temps et l'espace et qui ne se reproduit jamais à l'identique, chaque évènement est une singularité et chaque manifestation de l'indéterminisme, puisqu'étant en contact avec le reste de l'univers, peut être interprété comme l'acte d'une volonté, puisqu'il est libre de ne pas suivre les statistiques, qui d'ailleurs n'existent pas dans la mesure où aucune mesure statistique n'est possible sur un évènement unique. Ce qui était des statistiques devient finalement des "propensions" à obtenir un résultat.
Finalement il ne faut pas considérer le cas réel comme un cas particulier de l'expérience scientifique, mais plutôt l'expérience comme un cas particulier de la réalité.

Une question métaphysique ?

Dans le monde observable, deux des conditions au libre arbitre sont donc réunies et corroborent à notre hypothèse : celle d'un indéterminisme en physique quantique et celle de la non reproductibilité en thermodynamique. Ces deux conditions peuvent certainement être reliées en un seul phénomène, comme l'a montré Ilya Prigogine par l'étude des systèmes dynamiques hors équilibre.
Si l'on se replace dans le contexte initial, dans lequel nous voyions le libre arbitre se placer entre deux extrême, nous pouvons déduire par analogie que c'est l'unicité sans cesse renouvelée du monde et la singularité de chaque instant qui nous permet d'être libre. Le libre arbitre nous paraissait alors insensé dans un contexte qui ressemble à celui d'une expérience scientifique, mais en posant comme condition le contact avec le reste de l'univers, il devient non seulement sensé mais aussi créateur, puisque c'est lui même qui renouvelle le monde. On se retrouve bien "entre les deux extrêmes" dont nous parlions. L'hypothèse d'un libre arbitre créateur façonnant un monde qui ne revient jamais sur ses pas semble donc se dessiner...
Mais en fin de compte nous n'avons rien démontré de plus que ceci : dans un cadre naturaliste (et non multi-monde), il est tout à fait raisonnable de supposer l'existence du libre arbitre. Nous n'avons aucunement montré qu'il existe. Alors puisque rien n'exclue cette hypothèse la question qui vient ensuite est la suivante : de l'extérieur, qu'est ce qui pourrait nous permettre de différencier un libre arbitre d'un hasard ? Et la réponse est : de l'extérieur, rien. Les deux sont un événement indéterminé. Ainsi si rien n'empêche de réinterpréter l'indéterminisme en libre arbitre, on peut toutefois conclure que l'hypothèse du libre arbitre est métaphysique, et n'a pas lieu d'être posée en science.

L'inadéquation avec l'esprit humain

Mais philosophiquement nous ne sommes pas tenu d'en rester là, car si de l'extérieur, rien ne peut prouver la réalité du libre arbitre, il nous reste l'intérieur... De l'intérieur, qu'est ce qui peut différencier un libre arbitre d'un hasard ? Puisque le libre arbitre est finalement vécu comme tel, nous pouvons reformuler cette question de la manière suivante : est-il possible de réinterpréter l'indétermination quantique de manière à l'assimiler à notre vécu, en tant qu'homme, du libre arbitre ? On remarquera que plusieurs éléments semblent faire obstacle à cette vision des choses.
Le premier élément, immédiat, c'est que notre libre arbitre est vécu à grande échelle, et que nous avons une sensation d'identité et de cohérence associée de manière unique au corps humain. Ceci ne s'explique pas quand l'indétermination est à priori observé dans chaque particule. Le second problème, également immédiat, c'est que la matière qui nous entoure est inerte et ne semble pas douée de libre arbitre, mais au contraire régie par des lois déterministes, à l'exception sans doute des êtres vivants. Enfin le troisième problème c'est que si le libre arbitre est un constituant fondamental de ce qu'on entend par esprit, cette vision ne rend pas compte à priori de deux autres caractéristiques de l'esprit : le fait de percevoir le monde et la conscience d'exister.
Afin d'étudier plus en avant ces problèmes il nous faut prendre en considération quelques aspects assez technique de la physique de l'infiniment petit, c'est à dire des particules dont nous et notre environnement sommes constitués.

Cohérence et décohérence

Parlons d'abord de la corrélation, ou intrication. On observe cette propriété quand deux particules interagissent : les deux particules sont corrélées, si bien que l'état indéterminé de l'une et de l'autre, bien qu'indéterminé, sont interdépendants. Par exemple : on ne sait pas si deux particules sont rouges ou noires, mais on sait que si l'une est rouge, l'autre est noire. A l'instant suivant, quand l'indétermination est levée, quel que soit la distance entre les deux particules et quelque soit la durée écoulée, c'est invariablement vrai. Ce phénomène est vérifié par l'expérience. Si le hasard est interprété en libre arbitre, ceci pourrait s'interpréter de la manière suivante : le même esprit (le même exercice du libre arbitre) est présent dans les deux particules à la fois. Mais l'exercice de ce libre arbitre a pour effet de détruire la cohérence, puisque quand l'état se détermine, la cohérence disparait.
Notons que ce que l'on observe pour deux particules est vrai pour plus de deux. En réalité les choses sont plus complexes. Au final on peut supposer que l'ensemble des particules de l'univers sont corrélées les unes aux autres. Elles le sont seulement plus ou moins, le plus souvent infiniment peu, et cette corrélation diminue en pratique rapidement avec le temps et la distance, comme nous allons le voir. C'est la raison pour laquelle le phénomène n'a pu être découvert qu'en observant l'infiniment petit, puisqu'à notre échelle les corrélations semblent ne pas exister.
Notre seconde considération physique concerne justement la décohérence des particules, c'est à dire leur désintrication. On constate une décohérence des particules entre elle au cours du temps, et ce d'autant plus rapidement qu'elles entrent en contact avec le reste de l'univers. Des particules isolées resteront corrélées, mais dès qu'elles interagissent, elles se décorrèlent. C'est la raison pour laquelle les cohérences diminent avec le temps et la distance. Dans notre interprétation, nous dirions que l'esprit se dilue au contact du reste de l'univers.

La mesure et le chaos

Notre troisième considération concerne le problème de la mesure, qui peut se résumer en une question : à quel moment l'indéterminisme est-il levé ? Cette question interprétative n'est pas résolue à l'heure actuelle, et donne lieu, par exemple, à l'interprétation multi-monde (dans laquelle l'indéterminisme n'est jamais levé puisqu'il existe autant de monde parallèle que de possibilités). Nous savons seulement qu'au moment final où nous mesurons la caractéristique d'une particule, à notre échelle d'être humain, l'indéterminisme est levé. La matière est irréductiblement indéterminée, mais il s'est "déplacé" sur une autre caractéristique non mesurée. Il s'est produit un acte irréversible que nous appelons la mesure et qui impacte à la fois la particule mesurée et celles qui servent à la mesurer, leur donnant une valeur déterminée pour la caractéristique mesurée là où elles étaient indéterminées. Cette mesure se produit donc, tout comme la décohérence, quand la particule interagit avec le reste du monde. En tout cas le résultat d'une mesure est une décohérence complète. Dans notre interprétation, la mesure est l'exercice du libre arbitre en tant que tel. Même si nous ne savons pas exactement quand, l'exercice du libre arbitre se fait donc par interaction avec le reste de l'univers.
Notre dernière considération concerne la théorie du chaos. Un système chaotique possède deux caractéristiques : la sensibilité aux conditions initiales (une modification aussi petite soit elle de l'état présent modifie complètement l'état du système à long terme) et une forte rétroaction. Certaines bifurcations font que deux états infiniment proches peuvent aboutir à deux évolutions différentes du système. Il en résulte un système qui apparemment se comporte aléatoirement, bien qu'il soit déterministe, et dont l'état peut prendre un ensemble de valeurs (l'attracteur) qu'il est parfois possible de déterminer. Les systèmes chaotiques ont la particularité de faire émerger une organisation du hasard.
Si maintenant les conditions initiales dépendent d'indéterminisme aux niveaux des particules composant le système, alors ce sont ces indéterminations à très petite échelle qui déterminent l'état du système à grande échelle. On peut interpréter ça comme le fait qu'un libre arbitre puisse s'exercer sur un système à grande échelle. Si maintenant l'ensemble de ces indéterminations sont corrélées par les interactions qu'ont les particules entre elles, on peut dire dans notre interprétation qu'un esprit unique contrôle l'état de ce système à grande échelle.

La levée des obstacles

Ces considérations et ces spéculations interprétatives ne prouvent rien de plus. Si je les ai ainsi exposées ici, c'est pour montrer qu'en réinterprétant l'indétermination quantique comme un libre arbitre, elles nous permettent non seulement de lever les obstacles que nous rencontrions, mais de plus elles nous permettent de poser de manière plus subtile notre hypothèse et offre au final une analogie troublante avec la conscience tel que nous la vivons.
D'abord, le problème de la matière inerte est résolu par la décohérence rapide. Ce problème est d'ailleurs indépendant du libre arbitre mais a trait à l'indéterminisme en tant que tel, et au fait que nous ne l'observions pas à grande échelle. La décohérence permet de le résoudre. Avec l'hypothèse du libre arbitre, la matière qui nous en semble dénuée serait en fait habitée d'esprits "évanescents", infiniment petits et courts dans le temps, s'évanouissant aussi vite qu'ils ont existé, puisque la décohérence a lieu beaucoup trop rapidement pour être perçue. Ces esprits disparaissent par l'exercice même de leur libre arbitre et n'aurait aucun impact sur la réalité à grande échelle.
Ensuite l'hypothèse consistant à assimiler le libre arbitre vécu par l'homme à l'indétermination quantique revient in fine à supposer qu'il existe chez l'homme un "esprit contrôlant le corps humain", et donc un ensemble de particules intriquées dont la mesure par contact avec le monde extérieur (ici le corps humain, voire le système nerveux uniquement) correspondrait à la prise de décisions conscientes. Étant donné la continuité temporelle de notre état de conscience, il faut également supposer que l'intrication de ces particules persiste bien que le système soit mesuré.
Avant de lever le troisième obstacle, intéressons nous à un système qui remplirait ces caractéristiques.

L'identification avec l'esprit humain

Il est reconnu que le système nerveux est le siège de la conscience. Par ailleurs nous savons également que par un jeu d'interactions chimiques et électriques complexes, les neurones agissent à la manière de transistors pour inhiber ou faire passer des signaux. Ceci se fait principalement au niveau des synapses, et ce sont au final les signaux résultants qui constituent nos actes. Il en découle que les synapses seraient le principal lieu de la mesure qui permet à notre conscience d'exercer le libre arbitre. Nous simplifions ici délibérément le fonctionnement du cerveau dans un but d'illustration.
Ce que nous percevons comme "un esprit contrôlant le corps" doit être finalement, dans notre hypothèse, un système chaotique présent sur l'ensemble du système nerveux, dont les particules constituantes interagissent en permanence de manière à être intriqués, et dont l'intrication, par un système de rétroaction (propre aux systèmes chaotiques) se maintiendrait au cours du temps jusqu'à la mort. Cet ensemble de particules fortement intriquées régiraient l'état global du système chaotique, état défini grosso modo par celui de chaque synapse (passant ou bloqueur) sans que l'intrication ne disparaisse, c'est à dire qu'il doit être possible de connaitre l'état exacte du système (chaque synapse) sans pouvoir déterminer l'état de chacun de ses constituants (les particules). Cet ensemble de particules seraient selon toute vraissemblance celles qui composent le champ électrique de notre cerveau. Cette hypothèse serait susceptible d'être soumise à l'expérience.
Enfin revenons au troisième de nos obstacles, l'aspect perceptif et auto-perceptif de la conscience. De manière intuitive, il est possible de faire le lien entre le "contact avec le reste de l'univers" qui provoque la décohérence et qui intervient fortement dans la mesure et la caractéristique de "perception du monde" de la conscience (on remarque que le contact avec le reste de l'univers non reproductible est également une condition de l'interprétation du hasard en libre arbitre que nous avions mise en évidence), et il est également possible de faire le lien entre la rétroaction, caractéristique des systèmes chaotiques et nécessaire pour maintenir l'intrication supposé de l'esprit humain, et la dernière caractéristique de l'esprit qui est la conscience de soi.

Prospectives

Comme on le voit l'impact en terme d'interprétation philosophique de l'hypothèse du libre arbitre est assez riche
Ainsi à l'idée d'un esprit hors de la matière, qui pose certains problèmes d'interprétation (L'esprit est-il soumis aux lois de la nature ? Quand est il apparut sur terre ?), nous pouvons substituer l'idée d'une matière qui est esprit, l'idée que l'esprit est une caractéristique essentielle et indissociable de la matière, et qui se manifeste, quand la structure matérielle le permet, par la conscience telle que nous la connaissons. Si l'on arrivait à mettre en évidence un ensemble de particules maintenues corrélées dans le cerveau humain, cette conception serait fortement corroborée à la fois par l'observation et par notre vécu intérieur.
Mais cet esprit de la matière, propriété de la matière, identifié aux systèmes chaotiques, est également créateur, générateur de structure. Nous pouvons supposer que l'esprit peut lui-même générer des structures propices à sa propre évolution, accédant ainsi par palier à des formes supérieures, par une sélection de type darwinienne, jusqu'aux formes que nous lui connaissons aujourd'hui.
Enfin sans attendre qu'elle soit corroborée par l'expérience, cette hypothèse offre la possibilité de repenser profondément nos conceptions du monde. Voici les questions qu'elle peut poser : Existe-t-il d'autres formes d'esprits ? Les groupes humains, par exemple, peuvent-ils constituer un "super esprit" par une faible corrélation des esprits individuels ? De même les idées, les idéologies ou encore les "mèmes" ? Quel est le pouvoir de la volonté en dehors de notre corps ? Sur d'autres esprits ? Quel est le pouvoir perceptif de l'esprit en dehors du corps ? Peut-on faire le lien avec la théorie de la synchronicité de Jung ? Quel est le rapport au temps ? Quel est la mécanique des esprits ? Quelles sont les lois de composition, d'agrégation, de désagrégation, d'interaction ? Peut-on repenser la communication ? Existe-t-il un esprit du monde ?

mardi 1 avril 2008

La croissance économique

Aujourd'hui la plupart des économistes utilisent le PIB comme indicateur de richesse, et donc la croissance du PIB, devenue simplement « la croissance », comme indicateur de performance économique. Le PIB, c'est le calcul de l'ensemble des richesses que l'on produit dans un pays. Derrière ceci la logique est simple. Plus on produit de richesse, plus on est riche collectivement, plus on est riche en moyenne et mieux l'on vit. Et de se fixer comme objectif la croissance, de déterminer les leviers de celle-ci, la baisse du chômage, l'augmentation du temps de travail, de la productivité, la flexibilité... Et de diagnostiquer l'état de santé des pays... La France est en déclin, nous dit-on, son économie va mal. Et de prôner les remèdes à la pauvreté galopante. Ces notions sont largement diffusées par les médias et présentées comme référence, tant et si bien que l'on oublierait presque de les remettre en question. Car au fond, les raisonnement sont juste, mais le cadre est-il le bon ? En réalité, comme nous allons le montrer, la croissance du PIB érigé en objectif économique est humainement incomplète, socialement inadéquate et environnementalement inconsciente.


Au niveau humain


Il nous faut avant toute discussion déterminer ce que l'on considère comme souhaitable pour une société. Plusieurs analyses existent à ce sujet. On citera la démarche utilitariste, qui pose comme souhaitable de maximiser la somme des utilités individuelles, elles même définies comme la satisfaction des désirs et des besoins humains. Mais la notion d'utilité reste difficile à définir c'est pourquoi nous lui préférerons la démarche, développée notamment par Amartya Sen, qui consiste à juger souhaitable de maximiser les libertés positives des individus, c'est à dire non pas la réalisation de leurs désirs et besoins mais la capacité qu'ils ont de définir eux même ceux-ci, et la possibilité pour eux de les satisfaire. Un des principaux arguments en faveur de cette démarche et de considérer que quelqu'un de pauvre aura tendance à revoir ses désirs à la baisse, et que par conséquent ce ne sont pas la satisfaction des désirs qu'il faut prendre comme critère d'utilité, mais la liberté des hommes à choisir ce qu'ils peuvent désirer.


L'argent est certainement un facteur de liberté. Le fait d'en posséder plus nous ouvre des portes. Il permet de satisfaire nos besoins fondamentaux. Ainsi au premier abord la richesse peut sembler être la bonne mesure de ce que nous souhaitons à une société : si l'argent n'est pas un objectif en soi, c'est néanmoins un moyen sûr d'en atteindre d'autre. Une première critique que l'on peut formuler contre cette façon de voir vient de la constatation que la réalisation personnelle ne passe pas forcément par l'argent, ni par ce qui en coûte. L'argent n'est pas le seule moyen, il n'est pas le seul facteur de liberté. Si l'on devait recenser les besoins et les désirs de l'être humain, il y aurait la nourriture, la santé, le plaisir sous toute ses formes, le confort, mais aussi la qualité des relations sociales, de l'environnement, l'acceptation et la reconnaissance, et enfin d'autres buts comme aider les autres, transmettre des valeurs à sa descendance, faire avancer la connaissance humaine, créer. On le voit certains de ces besoins et désirs nécessitent d'avoir de l'argent quand d'autres, et non des moindres, ne peuvent être acheté, parfois sont gratuits, d'autre fois même peuvent rapporter de l'argent.


Ainsi l'argent n'est pas le seul facteur de liberté. Parallèlement la pauvreté n'est pas le seul obstacle à la liberté. Il existe une quantité de facteurs qui détermine notre liberté et la possibilité que l'on a d'accomplir ou non nos objectifs personnels. En réalité l'éducation que l'on reçoit, notre environnement, notre physique, notre sexe, notre origine ethnique, notre religion, ou encore l'endroit où l'on grandit, sa culture dominante, son système social et son système politique ont un impact bien plus important sur ce qu'il nous est possible de réaliser et de vivre que notre richesse. Tous ces critères cités ont par ailleurs un impact sur notre capacité même à obtenir des richesses.


L'argent n'est pas le seul moyen et son manque n'est pas le seul obstacle. Voilà pourquoi le critère de la richesse est incomplet humainement. Voilà pourquoi toute politique devrait avant tout se préoccuper de réunir les conditions nécessaire à l'augmentation de la liberté du plus grand nombre plutôt que de chercher uniquement à maximiser notre richesse.


Au niveau social


Mais même en considérant ceci, on pourra se dire que l'argent, si ce n'est pas le seul, est un facteur de liberté néanmoins et qu'il serait idiot de ne pas l'optimiser. Mieux vaut en avoir trop que pas assez. L'idée de croissance économique reste donc en un sens assez logique... Encore faut-il que cette croissance soit « utile », c'est à dire souhaitable. Or même en matière de richesse le PIB n'est pas un bon indicateur.


D'abord parce que la richesse est en grande partie relative, et se définie par rapport aux autres. Etre riche au XXIème siècle n'a pas le même sens qu'au XVème. En fin de compte le critère premier ce sont les inégalités, par rapport aux autres pays (et ceci, le PIB peut le mesurer) mais aussi au sein d'un même pays, et sur ce dernier point le PIB ne nous dit rien. Ensuite, Un millionnaire ne vivra pas de la même façon le fait de gagner 1000 euros qu'un smicard. Une augmentation de richesse peut ainsi être futile ou déterminante. Enfin une production de richesse peut être utile ou non, et parfois constituer un simple gachi, ou encore la réparation d'un dégât. Une politique économique et sociale peut avoir un impact sur la façon dont on utilise notre richesse (et en particulier si l'on s'en sert pour rémunérer le travail, pour rémunérer l'apport de capital ou encore pour investir), mais ceci non plus le PIB ne nous l'indique pas : détruire pour reconstruire est une production de richesse.


Revenons sur l'idée de répartition, car elle pose un problème fondamentale. Faut-il répartir ? Certes la richesse créée peut être plus ou moins bien, mais n'oublions pas que l'argent se gagne. Il semble donc injuste de répartir, c'est à dire de prendre à ceux qui créent de la richesse pour donner à ceux qui n'en créent pas. Cet argument se justifie. On remarquera juste qu'il est beaucoup plus facile de s'enrichir quand on a déjà de l'argent, car on possède une capacité d'investissement plus importante. A ce titre, la vie est comme une partie de monopoly : plus on a d'argent, plus on en gagne. Autrement dit l'argent ne se gagne pas forcément à la peine ni au talent, et dans nos sociétés les écarts et les inégalités vont grandissants, et c'est néfaste même pour l'économie. Répartir l'argent consiste donc à donner sa chance à tout le monde, rien de plus. Tant que la richesse à elle seule pourra rapporter de l'argent, il faudra bien qu'il en soit ainsi.


La loi du marché est donc celle du plus fort. Le marché n'est pas une démocratie. Il en résulte l'assujettissement des individus aux grandes entreprise, celle des pays pauvres aux pays riches. C'est la conséquence logique de toute libéralisation. Les agriculteurs d'Afrique sont impuissant quand les produits subventionnés par l'Europe leur font concurrence. Les pays africains se font "piller" leurs ressources, car seul les entreprises occidentales possèdent les moyens de les exploiter. En fin de compte la croissance économique ne peut être viable que si elle sert à financer une politique sociale. C'est ce qu'offre par exemple l'intégration à l'union européenne par un système de subventions. Or au niveau international, aucune politique sociale globale n'est envisageable, c'est pourquoi le libéralisme économique y est destructeur.


Nous le voyons l'augmentation de la richesse n'est pas tout : sa juste utilisation est déterminante. L'augmentation de la richesse ne doit pas se faire au prix d'une moins bonne répartition, et c'est sur ce point que devrait porter l'essentiel des politiques.


Le prix de la croissance

Nous voyons bien que la croissance est un indicateur imparfait. Ce ne serait rien s'il était inoffensif. Voyons donc maintenant les impacts de l'objectif de croissance.

L'objectif de croissance et l'augmentation des richesses a une première conséquence négative : c'est de promouvoir ses aspects inutiles et néfastes que nous décrivions précédemment. Nous vivons dans une société qui encourage la consommation pour soutenir la croissance, une société dans laquelle la publicité (elle même dépense futile ?) nous enjoint à toujours suivre les dernières modes et à changer de garde robe chaque année, qui encourage la superficialité, la satisfaction de plaisirs immédiats, dans laquelle tout est jetable, rien ne dure, dans une telle société c'est le gâchi qui est de mise, au moins chez le consommateur final, car le gâchi est un facteur de croissance. Pourtant, hormis le plaisir que peut procurer la consommation de biens, le gâchi n'est a priori pas vraiment souhaitable dans une société. Comparons la société à une famille : que dirions nous d'une famille qui chaque jour fabriquerait de nouvelles chaises avec des ballots de paille, chaises inutilisables à la fin de la journée, quand leur voisin fabriquerait une fois pour toute de solides chaises en bois ? Quelle est la famille la plus sage ? Et bien croyez-moi, c'est bien la première famille, celle dont les enfants travaillent chaque jour pour créer des richesses éphémères et de mauvaise qualité, qui obtiendrait la palme de la croissance.

La deuxième conséquence négative, ce sont les choses que l'on sacrifie à cet objectif de croissance. Ce sont toutes les autres utilités que nous citions en commençant notre discours. Quand on se met au service de cet objectif, cela comprend : flexibilité, stress, productivité, concentration des zones commerciales et industrielles, rationalisation, urbanisation, exode rural, formatage des biens culturels et de consommation, appauvrissement et exclusion de certaines catégories sociales, bombardage publicitaire, manipulations. Optimiser l'économie signifie négliger les objectifs que sont la qualité de la vie, de l'environnement, des relations sociales, l'épanouissement, la santé. Après tout la première famille de notre exemple est moins bien assise et peine plus que la seconde. On en vient à se poser cette question naïve : l'homme est-il au service de l'économie ou est-ce l'inverse ?

Enfin, bien sûr, et ce n'est pas négligeable, il y a les effets "secondaires" sur l'environnement, à savoir : la baisse de la biodiversité, la pollution lumineuse, chimique, la segmentation des milieux naturels et les modifications climatiques. Pensons une dernière fois à notre exemple et comparons la consommation de nos deux familles en matière première, ainsi que leur production de déchet... Tout ces inconvénients peuvent se comprendre de la façon suivante : le marché est aveugle. Il ne "voit" pas l'humain, le social, l'environnemental, le culturel, et en fin de compte, tous les paramètres qui pour nous ont de la valeur dans ces domaines, mais qui ne sont pas forcément quantifiables économiquement, paraissent pour le marché sans valeur, sauf à travers les impacts qu'ils peuvent éventuellement avoir en retour sur le marché. Au fil des ans on s'aperçoit que la loi du marché investit de plus en plus de domaines, et en particulier les domaines de la connaissance et de la culture. Sa loi, celle du court terme et du risque zéro, conduit à la rationalisation des processus, à l'uniformisation des biens, à la loi du plus fort, et détruit sur son passage tout ce dont la valeur n'est pas quantifiable à court terme.

Encore une fois rappelons que la politique a un rôle et un pouvoir essentiel en la matière. Il est essentiel que des pays commencent à montrer l'exemple pour bouger les choses au niveau mondial. Réalisons qu'une baisse de la croissance n'est pas fatale si elle est mieux répartie et mieux utilisée, qu'une politique environnementale forte (qui serait capable de tenir tête face aux grandes industries) peut permettre de réaliser des économies énormes.


Conclusion

Ne soyons pas non plus aveugles : il est naturel et sain de créer des richesses et la croissance économique a permis énormément de choses dans nos pays, dont la profusion et la démocratisation de biens de consommations, un certain confort, un fort développement des techniques ainsi que la mise en place de politiques sociales palliant à ses effets négatifs, et sans lesquels rien de tout cela n'aurait été possible. Mais n'imaginons pas que la croissance diminue la pauvreté : sans politique sociale associée, elle creuse au contraire les inégalités. Elle rémunère naturellement plus les riches et moins les pauvres, car la richesse est source de profit, elle rémunère moins le travail et plus la finance par le biais même de la recherche de profit.

Certains rétorquerons qu'il faut de l'argent pour mener des politiques sociales. C'est vrai. Et le meilleur moyen d'en gagner est de supprimer toute politique sociale. On voit bien que ceci n'a pas de sens, qu'en se trompant d'objectif, on risque de supprimer les politiques sociales dans le but de pouvoir les développer. L'essentiel, donc, est de se fixer les bons objectifs, et, dans la prise de décision politique, de faire un bilan non pas économique mais global. S'il est bien sûr essentiel de préserver la liberté des entreprise, il ne l'est pas moins de protéger celle des individus.

Aujourd'hui nous arrivons à un point critique, au niveau social et environnemental. La croissance est molle, le monde financier prend le dessus sur le monde industriel avec une concentration de capitaux immenses et les bulles à répétition menacent notre économie tandis que certaines classes se paupérisent et que le travail est de moins en moins rémunéré, que les prises de risques qui créent l'innovation notamment dans le domaine culturel sont de plus en plus limités, que le marché investit de sa loi tous les domaines de la vie. Les pays riches et les états unis en premier lieux s'endettent pour soutenir leur croissance.

L'économie de marché commence à ressembler à un monstre qui mange ses enfants. Finalement dans tous les domaines un certain modèle est en train d'atteindre ses limites.