mardi 1 décembre 2009

mercredi 25 novembre 2009

La science et la religion

Ce post constitue une contribution au débat lancé ici sur le blog "scepticisme scientifique" tenu par Jean-Michel Abrassart.

Jean-Michel Abrassart pose la question de la différence entre foi et crédulité :

"Est-ce qu'il est possible (philosophiquement parlant) de fondamentalement différencier le concept de foi du concept de crédulité, ou bien est-ce qu'il s'agit en réalité exactement de la même chose mais qui est valorisé dans un contexte (la religion) et dévalorisé dans un autre (la science)?"

J'ai déjà donné mon point de vue dans les commentaires dudit billet. Je souhaite ici réagir à une autre réponse donné par oldcola, et sur le même mode (par un billet), ce qui me permettra d'approfondir ma vision des choses.

J'invite donc les lecteurs à poster leurs commentaires directement sur le blog "scepticisme scientifique" et non pas ici.


Bien que je ne sois pas croyant, je souhaite ici défendre la religion contre une vision trop réductrice. Je pense qu'il existe dans les religions une dimension qu'on pourrait qualifier de spirituelle, ou bien encore de métaphysique, ou même mystique, qui devrait intéresser même les personnes athées.

La réponse de oldcola offre une vision de la religion que je trouve réductrice et un peu naïve. Pour résumer grossièrement : le clergé, ou certains prophètes, répandent des vérités "révélées" que les adeptes doivent croire sans preuve. La religion serait donc un système de connaissance entièrement basé sur la crédulité.

"Au catéchisme on demande d'accorder foi et ânonner, au labo d'en faire l'expérience par soi-même et de rédiger son compte-rendu. Le mode de transmission de la connaissance fait appel à la crédulité dans le premier cas, à l'incrédulité dans le deuxième cas."

D'abord remarquons que le catéchisme est à la religion ce que l'école est à la science, et à l'école aussi, on demande aux élèves d'accorder foi en ce qu'on leur enseigne. Cette simple phrase comparant le catéchisme aux labos est donc déjà un raccourci un peu trompeur. Pour vraiment faire une comparaison il faudrait plutôt comparer le labo aux endroits où se construisent les vérités religieuses, c'est à dire dans les discussions théologiques.

En effet nous croyons tous sans preuve, par crédulité, et 99% de ce qu'on croit savoir, on l'a en fait entendu à l'école ou lu dans des livres. Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je n'ai jamais testé la relativité, je n'ai jamais vu de protéine... Pourtant je crois vraiment que les protéines existent et que la relativité fonctionne.

Au premier abord, donc, croire est une question de confiance en l'enseignement et rien ne nous permettrait de différencier, dans l'ensemble des vérités qui nous sont données, le vrai du faux.

Pourtant il se trouve que la vérité scientifique est plus "digne de foi" qu'une vérité religieuse. Passons rapidement sur ce qui nous permet de l'affirmer : sa cohérence interne qui peut être vérifée, le fait de connaitre sa méthode, le fait de pouvoir observer ses applications. Avec la science, pas besoin de preuves, le fait de savoir que théoriquement nous serions capable de trouver la preuve et de le constater par nous même nous suffit. A l'inverse les religions sont diverses, incohérentes entre elles et sujètes à interprétation, et rien ne nous laisse croire que quiconque pourra nous apporter la preuve des vérités religieuses.

Je suis donc en partie d'accord : effectivement, les vérités religieuses doivent être acceptées sans preuve.

Historiquement, une religion n'est rien d'autre qu'un espèce de cadre conceptuel traditionnel de l'existence humaine. Il englobe la métaphysique, la connaissance, l'éthique... C'est un espèce de "guide de l'existence".

La religion a donc aussi proposé, comme le fait la science, un système d'explication du monde, construits par les hommes, système que l'on croit plus ou moins et dont on discute les assertions entre spécialistes, mais qui est enseigné aux enfants de manière dogmatique.

La seule différence finalement est dans la manière dont la science construit sa vérité. Elle accepte de remettre en cause ce qu'elle affirme sur la base de l'expérience, parce que son langage (les mathématiques) le lui permet, et il lui permet également de vérifier sa cohérence interne. Finalement la science est en quelque sorte une "super religion" capable de mettre tout le monde d'accord. Mais du coup c'est aussi une religion incomplète, puisqu'elle laisse de côté les questions existentielles, l'éthique, etc.

Je voudrais faire une parenthèse pour attirer l'attention sur l'emploi du terme "surnaturel". Celui-ci implique déjà l'idée d'un statut privilégié de la science dans l'ensemble des systèmes de croyance : est surnaturel ce qui ne peut pas être compris par la science. Par conséquent dire que la religion est un système de croyance impliquant le surnaturel, c'est simplement dire que c'est un système distinct de la science.

Il est donc vrai de dire que la science intègre l'incrédulité dans sa méthode même, mais il est abusif de dire que c'est la crédulité qui est à la base de la vérité religieuse. D'abord la religion, même si elle est parfois dogmatique, est discutée et évolue avec le temps. Ensuite le prophète n'y a pas le monopole de l'expérience, et toute personne est amenée à partager son expérience intérieur. L'adepte confronte la vérité qui lui est enseigné à son expérience intuitive de ce qu'est l'existence.

On en arrive ici à l'essentiel de mon propos. Bien sûr, "l'expérience intérieure" n'est pas objective, donc elle n'entre pas dans le cadre de la science, et les vérités religieuses sont donc invérifiables, mais pour l'adepte, elle n'en est pas moins réelle, et surtout elle n'est pas réductible à une connaissance scientifique....

Vouloir réduire la connaissance humaine uniquement à ce qui est objectivement tangible est vérifiable sous une formulation mathématique, revient à affirmer que la science est complète ou qu'elle peut le devenir, et ceci constitue un acte de foi. C'est une affirmation métaphysique. Il ne fait pas de doute que la science soit universelle (tout le monde peut se mettre d'accord dessus). Mais qui nous dit qu'elle est complète ? Dire que la science est complète c'est affirmer que le monde est quelque chose de mathématique dans son ensemble. Que les phénomènes observables répondent à une logique mathématique ne fait pas de doutes. Mais que la réalité dans son ensemble soit mathématique, voilà une affirmation métaphysique.

Intuitivement on sent qu'il doit manquer quelque chose à une telle description, qui touche à notre existence en tant que tel, de l'ordre du sujet par opposition à l'objet. On sent bien que le fait d'être conscient, qui est quelque chose de très mystérieux (mais qui pourtant est la vérité première) ne peut pas être entièrement décrit par les mathématiques, même si les manifestations de notre existence pourraient l'être pour quelqu'un d'extérieur. En tant qu'objet, nous pouvons nous réduire à une description mathématique (dans nos manifestations), mais pas en tant que sujet.

Toute discussion métaphysique (et donc toute discussion religieuse) reste donc légitime, d'un point de vue philosophique, dans la mesure ou les fondements même de la science ou des mathématiques sont métaphysiques et que la complétude de la science y reste très fortement discutable. Et puisque le domaine de la religion est l'existence, que sa perspective n'est pas le monde objectif mais le sujet lui même, qu'elle touche à la métaphysique, il est tout a fait normal que ses vérités et la façon dont les individus les intègre soient de nature différente des vérités scientifiques, et en particulier qu'elles ne soient pas forcément démontrables ou vérifiables objectivement - autrement dit qu'elles soit "surnaturelles", tout comme la conscience, l'existence en tant que tel, du point de vue du sujet, est elle même "surnaturelle".

Voilà pourquoi, selon toutes les apparences, la religion nous demande de croire sans preuve, mais en réalité elle nous demande de confronter ses vérités à une expérience subjective qui échappe donc par nature à la preuve scientifique.

Ceci étant dit, les systèmes religieux se voulaient historiquement englobants, à une époque où la science n'existait pas encore, et donc contenaient un certains nombre d'assertions "objectives" qui ont été ensuite réfutées. On peut supposer qu'à l'époque la distinction entre les assertions métaphysiques et les assertions vérifiables n'était pas aussi clairement faite. Aujourd'hui encore, par une espèce d'inertie culturelle, les religions conservent ce types d'assertions. Ceci, et certaines tendances dogmatiques, permet de les critiquer comme étant des systèmes abusant de la crédulité des gens. Mais les réduire à ceci est injuste, et affirmer qu'elles ont pour seul et unique principe d'imposer des vérités c'est les méconnaitre.

Qu'on le veuille ou non, nous nous forgeons tous une représentation cohérente du monde et de l'existence qui englobe bien plus que la description scientifique. Nous savons ce qu'est un homme, intimement, bien au delà de sa description biologique en terme d'agencement d'organes, ou même de la description qu'en font les sciences cognitives. Nous en avons une connaissance infiniment plus complète, et il en va de même des relations humaines, de la société, de la politique, ... Il faut bien comprendre que la religion ce n'est que ça : une représentation (traditionnelle) englobante de ce qu'est le monde, ses origines, etc. C'est en quelque sorte le prêt-à-porter de la métaphysique...

Il est évident qu'aujourd'hui nous devons faire avec la science, la connaissance positive, objective du monde. Les religions dans sous leurs formes ancienne n'ont pas d'autre choix que de s'adapter, de se retrancher si besoin, d'évoluer. Une vérité scientifique aura toujours un statut supérieur à une croyance religieuse. Toute foi doit être confrontée à la réalité, critiquée, remise en question. Pour autant les religions (ou de manière générale la spiritualité, ou le mysticisme) doivent-elles disparaitre ?

Le problème récurrent chez la plupart des "adeptes" du mouvement sceptique (ce qui n'est pas le cas de tous les scientifiques, loin s'en faut) est qu'il font un choix conceptuel métaphysique, un véritable acte de foi, en affirmant que toute vérité ne peut être que scientifique (que la science est une description potentiellement complète), mais qu'ils ignorent désespérement qu'il s'agit bien d'un choix conceptuel, et pas forcément le plus sensé (puisqu'il implique quasiment leur propre inexistence en tant que sujet conscient).

Ils font l'erreur de penser que croire que tout est objectif est un choix lui même objectif, alors qu'il n'en est rien.

Ils ont raison de croire que toute vérité qui peut être confrontée au réel doit l'être, mais ils ont tort de croire que toute vérité peut l'être (en excluant ainsi "l'expérience intérieur"). Ils ont raison de croire en la prévalence de la vérité scientifique, mais tort de croire en son monopôle. En gros, ils confondent l'universalité et la complétude et ignorent la singularité.

Les sceptiques ne sont finalement que des croyants qui s'ignorent.

mardi 24 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (6/6)

Nous voyons que dans ce système, une modification mineure des droits fondamentaux sous-tendant l'économie vers une version légèrement plus restrictive aboutis à un changement radical.

La première conséquence majeure est, du côté du consommateur, ce qu'on peut appeler le droit de restitution : le consommateur n'étant pas propriétaire des biens à sa disposition, il n'est pas tenu de trouver un acquéreur pour revendre ce qu'il possède et peut donc s'en séparer quand il le souhaite en e restituant à celui qui lui a fourni (on peut imaginer que le contrat prévoit un préavis dans certains cas). C'est à la charge de ce dernier de trouver repreneur.

Ceci offre pour le consommateur un gain de flexibilité énorme. S'il est aussi facile de louer que d'acheter, on peut penser que le consommateur optera fréquemment pour la location, baissant ainsi ses dépenses, et que l'offre s'adaptera en conséquence. Et puisque dans un système locatif les biens sont partagés entre les différents consommateurs et réutilisés, qu'ils dorment moins dans les placarts et durent plus longtemps, il en résultera une production moins importante, un coût globalement moindre sur l'ensemble de la société, donc un ralentissement de l'économie. Pour autant ce ralentissement ne constitue un appauvrissement en tant que tel. Si du fait de ce ralentissement global le salarié est touché par une baisse de revenu équivalente à sa baisse de consommation, il n'en ressentira aucune baisse de son niveau de vie.

Le pendant du droit de restitution, du point de vue cette fois de l'entreprise, est qu'une entité plaçant un bien sur le marché en est responsable sur l'ensemble de sa durée de vie - recyclage compris - et pourra même prendre à sa charge l'ensemble des réparations et l'entretien. En conséquence, l'optimisation des processus propre à la société industrielle qui n'est aujourd'hui appliquée qu'à la production de marchandises, seule capable de générer du profit dans un système basé sur la propriété, serait appliquée dans notre système à la totalité de la durée de vie des produits. Il s'agit en quelque sorte d'une responsabilisation des entreprises vis à vis de ce qu'elles produisent, les amenant par exemple à intégrer des processus qui aujourd'hui sont à la charge de la collectivité ou des individus, comme le recyclage ou la réparation.

On peut donc s'attendre dans un tel système à une optimisation importante de la gestion des biens et des déchets impactant l'ensemble de la société, par exemple en incitant les entreprises à construire des biens non pas jetables mais durables et facilement réparables. Par ailleurs le déplacement partiel du travail de la production vers la réparation et le recyclage des biens devrait diversifier sensiblement l'offre d'emploi, ce qui est susceptible d'apporter une meilleure répartition du travail.

Le droit de restitution offre également un gain de flexibilité et une baisse des dépenses pour l'entrepreneur : ce droit lui offre la possibilité de diminuer rapidement son activité si la conjoncture le demande. Dans un système tout-locatif, les dépenses comme les recettes sont fluidifiées. De ce fait les besoins d'investissement sont moindres. Or si la demande en financement est plus faible, les prix de la finance, c'est à dire les dividendes qu'elle estime pouvoir s'octroyer, devraient l'être également. A ceci s'ajoute le fait que l'absence de propriété du capital permet à l'entreprise de garder le contrôle de ce dernier, et donc de maitriser son financement et de rester indépendante. Pour finir, le fait que la spéculation soit impossible devrait amener les décideurs à appliquer des stratégies à long terme.

Il résulte de tout ceci un rapport de force qui devrait naturellement se déplacer du monde financier aux forces de production, seules capables de réellement générer une plus-value. Autrement dit, dans ce système, l'entreprise, émancipée de la finance, entité économique indépendante et sans propriétaire, est entièrement centrée sur son activité et entièrement mûe par les gens qui y travaillent, et ses bénéfices sont eux aussi sont entièrement consacrés à son activité et à ses salariés.

Cette émancipation du pouvoir financier n'est pas à prendre à la légère. Une entreprise indépendante de la finance et centrée sur ceux qui y travaillent doit pouvoir repenser son organisation, ses buts au delà de la maximisation du profit et donner toute sa place à la liberté individuelle. Si l'entreprise a un propriétaire, elle est une dictature, si elle n'en a pas, alors tout devient possible, y compris l'avènement de la démocratie d'entreprise.

Récapitulons ce qu'implique la suppression de la propriété privée : plus de réutilisation et de réparations, donc moins de consommation, donc moins de travail, mais un travail plus diversifié et des dépenses de consommation amoindries, et moins de finance donc un travail mieux rémunéré. Autrement dit nous pouvons nous attendre, du fait de cette optimisation étendue de la gestion des marchandises et de cette émancipation de la finance, à moins travailler et à moins consommer tout en étant mieux payé, à mieux répartir le travail et les richesses et à conserver le même niveau de vie tout en réduisant l'impact de notre activité sur la biosphère.

En fin de compte notre système propose les mêmes droits fondamentaux que le capitalisme, mais simplement parce qu'il est fondé sur de principes plus justes et adéquats à la réalité, il offre un bénéfice net pour le consommateur en terme de flexibilité, responsabilise les entreprises quant à ce qu'elles produisent, redonne sa place au salarié au centre du système économique et supprime les méfaits de la spéculation et l'emprise du monde financier générateur d'inégalités.

Bien entendu tout le problème de ce système tient dans sa mise en pratique (et dans la possibilité même, sur le plan politique, qu'il puisse être mis en pratique)...

lundi 23 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (5/6)

5. L'action collective

Notre système n'est pas complet. Il nous faut maintenant revenir sur toutes les approximations que nous avons faites et y remédier.

D'abord nous nous sommes restreints à un seul principe de justice. Il faudrait en ajouter d'autre. En particulier on pourrait penser qu'il est juste que chacun possède un minimum de ressources lui permettant de survivre, quand bien même il ne participerait pas à l'effort collectif par le travail. On pourrait également penser que les écarts entre les rémunérations ne devrait pas être excessifs, et qu'une redistribution devrait avoir lieu, ou encore que le fait d'élever des enfants devrait être compensé d'une manière ou d'une autre.

Il est tout a fait possible de combiner tous ces principes en une seule fiscalité, en prélevant un impôt dépendant du revenu et en le redistribuant sous la forme d'une somme fixe, identique pour tous, indexée sur le prix de la subsistance. L'inconvénient d'un tel système est qu'il n'est pas fondamentalement adaptable à toute situation, et qu'il peut aboutir à des situations qu'on jugera vite injustes. Toutefois il ne faudrait pas fermer la porte à un système de répartition des richesses issu d'un consensus démocratique.

Et puis il nous faut également ajouter à ceci toutes les conditions préalables à la mise en place de ce système, ce qu'on peut regrouper sous le terme d'égalité des chances. En particulier chacun devrait pouvoir accéder à la même éducation et l'ensemble des positions de la société doivent être ouvertes à tous sans discrimination.

La seconde classe d'approximation à laquelle il nous faut remédier concerne la rémunération en tant que tel et le fait de se restreindre à la sphère économique. D'abord nous avons décrété que l'argent mesure la liberté positive, puis nous avons choisi l'offre et la demande comme méthode d'évaluation de la rémunération, c'est à dire de l'utilité (et également des projets méritant qu'on y investisse). Or ces deux points sont sujet à débat. Rien ne nous permet de penser que la loi de l'offre et de la demande puisse évaluer correctement le prix à payer pour s'offrir un service (c'est à dire que le prix corresponde réellement à la "liberté positive") ni la rémunération que l'ont puisse tirer d'un service rendu (c'est à dire que la rémunération corresponde réellement à une utilité).

Soyons plus précis encore : la loi de l'offre et de la demande est une loi basée sur l'individu. Elle est donc en échec face à ce qui est collectif. Faire une action d'utilité publique n'est pas rémunéré à sa juste valeur. Profiter d'un bien public n'a pas le prix qu'il devrait avoir. Autrement dit, supprimer la propriété privé ne permet pas de résoudre le problème que rencontre le capitalisme face aux biens communs. Parmi les actions collectives et les biens communs, citons la recherche, la culture, le lien social, l'information, l'éducation, la justice, la santé, l'assurance, l'environnement naturel ou encore les infrastructures communes de l'habitat et du commerce.

Concrètement, cela signifie que des entreprises en concurrence, quand bien même elles n'auraient pas de comptes à rendre à la finance, n'ont aucune raison de payer pour protéger l'environnement, ni de faire de la recherche fondamentale par exemple, puisque ça profitera à tout le monde, y compris à la concurrence. Une entreprise qui le ferait serait simplement défavorisée sur le marché par rapport à une qui ne le ferait pas... Il est donc nécessaire de corriger ce dysfonctionnement, en faisant payer toute utilisation d'un commun et en rémunérant toute action utile à la collectivité.

Mais qui va décider du montant de cette rémunération ? Qui donc va décider de ce qui est utile ou de ce qui coûte à la collectivité ?

Ici le choix ne peut être que démocratique, et cette action démocratique collective devrait être présente à différentes échelles géographiques ou sur différents secteurs de l'organisation économique et social. Les modalités sont multiples, mais le prélèvement au nom de la communauté ne peut pas être basé sur le don, il doit être obligatoire et ciblé. Le choix des montants comparativement à l'économie privée, de la répartition des priorités et de ce qu'il faut ou non taxer ou au contraire rémunérer, ou les projets qu'il faut financer collectivement, tout ceci ne peut être qu'un choix collectif démocratique.

dimanche 22 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (4/6)

4. La finance

Il est un dernier problème pourtant essentiel auquel nous ne nous sommes pas encore intéressé qui est l'aspect financier de l'économie.

L'importance de la finance réside dans le besoin de mener à bien des projets, et dans la difficulté qu'il peut y avoir à rassembler les ressources nécessaires. Tout projet nécessite une certaine quantité de travail, un investissement initial, qui ne sera rémunéré éventuellement que bien plus tard. Or il n'est pas donné à tout le monde de travailler longtemps sans rémunération immédiate. Etre financé, c'est en quelque sorte bénéficier de la confiance de quelqu'un pour mener à bien un projet. C'est en quelque sorte un pari pour le financier, qui est rémunéré pour le risque encouru, et une opportunité pour l'entrepreneur.

L'idée d'un marché de la finance se justifie par le fait que n'importe quel projet ne mérite pas que l'on s'y risque, et que, encore une fois, la loi de l'offre et de la demande constituerait idéalement l'outil naturel de mesure de la viabilité économique des projets.

Si la finance est essentielle à la marche de l'économie, elle ne devrait pas le devenir au point d'acquérir un contrôle excessif sur les activités humaines et s'en récupérer tous les bénéfices. C'est pourtant ce qui se produit aujourd'hui dans le système capitaliste libéralisé.

En réalité il existe deux types de financement possible. Dans le premier cas, l'argent du financement constitue en lui même le bien mis à disposition, et cette mise à disposition est rémunérée comme un service par les intérêts. Il s'agit du crédit. Dans le second cas, l'argent du financement n'est pas le bien en lui même mais la rémunération d'un bien, le capital, c'est à dire une part de l'entreprise. Ce capital servira à mener à bien une activité qui deviendra éventuellement rentable, et le financier, parce qu'il possède une partie de l'entreprise, touchera la partie des bénéfices qui n'est pas réinvestie, les dividendes.

Le premier type de financement, le crédit, n'est pas à priori incompatible avec nos principes de justice puisqu'il s'agit d'un service rendu. Du moins c'est sujet à débat. Le second type de financement, par contre, constitue une vente en tant que tel, il implique la propriété, et devrait donc être considéré illégal. Mais il pourrait être remplacé par une mise à disposition locative du capital de l'entreprise.

Est-il conforme à nos principes de justice de gagner de l'argent simplement parce qu'on en possède, d'avoir la possibilité de prendre des risques parce qu'on est riche ? Si l'on part du principe que prêter de l'argent est un service rendu, ça l'est. N'oublions pas que cet argent qui donne de l'argent ne peut avoir pour source ultime que le travail. Ainsi il peut être considéré légitime d'être rémunéré pour faire profiter quelqu'un d'autre du fruit de son travail, et ainsi de s'en priver temporairement au lieu de soi même en profiter immédiatement.

Il existe bien des alternatives, comme le contrôle du financement par la seule collectivité, mais n'est-il pas risqué de priver les individus du pouvoir de se financemer les uns les autres, permettant ainsi à une institution centralisé, aussi démocratique soit elle, de décider des projets qui méritent d'être financés ou non ? Plus cette institution sera centralisée, plus elle brassera les millions, plus les enjeux de pouvoir s'y cristalliseront de manière dangereuse et plus la démocratie y échouera, aussi il est peut être nécessaire que ce pouvoir soit le plus décentralisé possible, mais quand bien même : aura-t-on toujours le droit, dans un tel monde où la finance est régie par la collectivité, d'avoir raison seul contre tous ?

Il semble donc difficile de s'opposer à ce principe naturel : planter une graine apportera un arbre qui donnera de multiples graines, de même, fournir un capital permet de faire fructifier celui-ci... Pour autant il est légitime de se demander qui, de celui qui a fourni la graine ou de celui qui a élevé l'arbre, a le plus le droit d'en récolter les fruits, et il est légitime de refuser au semancier le droit de s'approprier l'arbre parce qu'il avait la graine.

Aussi la véritable solution au problème du capitalisme ne réside peut être pas tant dans l'accaparation de la finance par le domaine public que dans l'émancipation de toute activité humaine vis à vis du monde financier. Car c'est à travers la propriété que s'exerce l'emprise de la finance. Si les entreprises sont réellement indépendantes de la finance dans leur fonctionnement nominal, alors l'argent ne nourrit plus l'argent mais le travail. Il y a donc de bonne raison de penser qu'une telle émancipation, à travers la suppression du principe de propriété, puisse permettre sinon la fin des inégalités, au moins la fin de leurs démesures.

Bien sûr rien n'interdit les entreprises de louer leur capital sur une durée infinie pour une somme initiale fixe. Alors nous retrouvons un système à peu près semblable au système capitaliste, à ceci près que l'évolution du cours de l'action ne bénéficie en aucun cas au financier, mais affecte uniquement l'entreprise elle même : l'évolution du cours correspond à l'évolution de la capacité de l'entreprise à se faire financer, au montant du financement qu'elle peut espérer en louant son capital. Les actions ne sont pas revendues mais restituées à l'entreprise qui en garde ainsi la maitrise.

D'autre part un tel système permet d'envisager d'autres modes de fonctionnement. En effet, puisque le bien que constitue la part d'une entreprise n'est pas sujet au vieillissement ou à l'usure, et puisque rien ne justifie le besoin de sécurité de la propriété dans un cas comme celui-ci, il semble plus adéquat d'adopter un principe de location des titres sur une durée finie suivant un contrat qui rémunérerait justement à long terme le risque encourut et la confiance apportée, par exemple en offrant des dividendes sur une certaine période fixée par avance. Alors l'ensemble des loyers constitue un financement régulier pour l'entreprise, non pas un capital statique bloqué.

En l'absence de propriété privé, puisqu'il n'existe pas réellement de capital, la finance peut n'être mise à contribution que comme service, c'est à dire quand un réel besoin de financement est nécessaire pour faire croitre une activité. A "capital fixe", c'est à dire dans son fonctionnement nominal, une entreprise serait totalement indépendante du monde financier.

Les principes du communisme libéral (3/6)

3. La propriété sans la propriété

Notre définition de la justice nous amène a définir un modèle économique sans propriété privé. Or il se trouve que c'est le principe de propriété qui est à l'origine de tous les problèmes patents du capitalisme que sont le creusement des inégalités (du fait de tirer bénéfice de ce que l'on possède) et l'impossible gestion des communs (qui, n'étant pas appropriables, donc gratuits, sont systématiquement pillés ou pollués). La conséquence fâcheuse du premier problème, le creusement des inégalités, est l'apparition de rapports de forces venant biaiser le système lui même, en particulier la loi de l'offre et de la demande, qui est pourtant à la base de l'évaluation de la juste rémunération, donc au coeur du système. Celle du second problème est la détérioration du tissu social, de la culture ou de la biosphère.

Nous avons sans doute tout à gagner à adopter un principe de justice plus restrictif, et donc à trouver une alternative à la propriété privée. Mais il ne faudrait pas au passage oublier ce qui justifie la propriété privé et la rend si naturelle pour beaucoup. Si nous voulons que notre système puisse être considéré comme souhaitable dans les conditions définies par John Rawls, qu'il puisse être accepté de manière consensuelle par tous comme étant un système juste, nous devons aussi souscrire aux principes qui sous-tendent la propriété privé.

Nous pouvons ramener la propriété privé à un besoin fondamental qui est la sécurité de la possession.

On estime généralement qu'il est illégitime de se voir réclamer quelque chose que l'on possède, ou encore demander de l'argent pour la simple raison que l'on possède quelque chose. L'idée de propriété est aussi associée à l'attachement affectif. On doit pouvoir faire l'acquisition d'un bien non pas temporairement mais sur une durée indéterminée, aussi longue que souhaitée, et on estime qu'il doit être possible, si on y met le prix, de ne plus jamais être redevable à qui que ce soit ni avoir de comptes à rendre à la suite d'un changement de la valeur de ce bien sur le marché, par exemple. Ceci inclut le don sous toutes ses formes. Enfin on estime avoir le droit de transformer et même de détruire ce bien si on le souhaite.

Mais il y a là un paradoxe, une apparente contradiction entre ce nouveau principe et le précédant, car alors l'acquéreur d'un bien doit à la fois pouvoir s'affranchir de l'évolution du marché et bénéficier ainsi de la sécurité de la possession mais ne pas pouvoir profiter de cet affranchissement et de la différence de valeur qui en résulte, puisque ce serait un enrichissement injuste. Une difficulté annexe est d'estimer le prix d'une location sur une durée infinie de manière cohérente, sans que ce prix ne soit infini.

Mais ce paradoxe n'a pas lieu d'être, car finalement rien n'interdit qu'un tel type d'acquisition puisse avoir lieu sous la forme d'une mise à disposition illimitée dans une société sans propriété. Il est tout a fait envisageable de définir contractuellement, pour une somme donnée, ce type de transaction.

Il est même possible de prévoir, lors de la restitution prématurée du bien, le remboursement d'une partie de la somme perçue à l'origine, en fonction de la durée de la mise à disposition et d'une estimation du cours du prix sur cette durée tenant compte de l'usure apportée, simulant ainsi une "revente". Il est amusant de constater que la valeur de restitution, forcément inférieure au prix d'achat, est paradoxalement plus importante si la valeur du bien a baissé lors de l'occupation, puisqu'alors le "loyer" a été plus bas. Ceci joue le rôle d'une compensation pour le locataire qui est en position de force pour négocier. Pour le comprendre on pourra prendre par exemple le cas de quelqu'un louant une maison : si une autoroute vient à passer au fond du jardin, la personne fournissant la maison a tout intérêt à mettre en oeuvre une telle compensation. Si elle n'avait pas lieu, l'occupant quitterait la maison et le fournisseur serait obligé de la relouer à moins bon prix.

Ainsi toute modification du prix d'un bien affecte celui l'ayant mis sur le marché, et non pas la personne qui le "possède". Pour autant cette modification ne constitue pas en tant que tel une plus-value ou une moins-value, mais simplement une rectification du prix obtenu pour le bien, qui reste positif.

La difficulté d'estimer un prix qui ne soit pas infini quant à elle peut être résolue en tenant compte du vieillissement du produit, par exemple en utilisant des suites géométriques convergentes dont le facteur représente un taux d'usure, ou plus simplement en découpant en tranches de prix égales mais de durée de plus en plus longues la mise à disposition du produit, la dernière tranche correspondant à une durée résiduelle infinie.

Finalement peu importe la façon dont est résolue le problème par les contractants, l'important étant que ce problème soit solvable, et que le besoin d'accéder virtuellement à la propriété (mais sans bénéficier ni de plus-value, ni de moins-value) puisse être satisfait.

Les principes du communisme libéral (2/6)

2. L'illégalité de la vente

Nous choisissons délibérément dans notre raisonnement de nous restreindre à la sphère économique, et au sein de cette sphère à l'exercice de la liberté individuelle. Nous partons du principe que l'égalité des chances est assurée par ailleurs.

Dans cette restriction au monde économique, nous pouvons considérer que l'argent, parce qu'il est le vecteur universel de toute transaction, approxime correctement la liberté positive de chacun. Bien sûr en réalité les relations humaines ne sont pas réductibles à des relations commerciales, mais nous partirons du principe que c'est le rôle de l'état d'assurer par son action le rétablissement des injustices dues à cette approximation dans le domaine économique, et d'assurer le respect des principes de justice dans les autres domaines, y compris l'égalité des chances.

Partant de cette approximation, donc, d'après le principe d'une rémunération proportionnelle au service rendu à la communauté, et pour peu que nous adoptions la loi de l'offre et de la demande comme méthode naturelle d'évaluation de la rémunération, nous retrouvons grosso-modo les principes du capitalisme... à ceci près que le principe de propriété privé n'y apparait pas d'emblée.

Nous verrons plus tard en quoi le choix de l'offre et de la demande comme méthode d'évaluation d'une juste rémunération possède ses limites. Adoptons la pour l'instant, car elle a l'avantage d'être parfaitement compatible avec la liberté individuelle.

Nous pouvons aller encore plus loin dans notre raisonnement. Toujours dans l'optique de construire un modèle économique sur des principes de justice, nous pourrions consolider notre principe fondateur en affirmant que seul un travail, c'est à dire un service rendu aux autres ou à la communauté, doit donner lieu à une rémunération. Non seulement il est juste qu'un travail soit rémunéré, ce d'autant plus qu'il est jugé utile par d'autres, mais tout autre type de rémunération devrait être considéré comme injuste (du moins dans la limite de l'exercice de la liberté individuelle, c'est à dire dans la mesure où il ne s'agit pas d'une compensation par l'état d'une autre injustice).

Mais alors, avec cette version plus restrictive, non seulement la propriété privé n'est pas définie dans notre système, mais elle est même exclue, puisqu'avec elle, la spéculation constitue un moyen de s'enrichir sans pour autant fournir un travail ou rendre un service. Tout acte de vente correspond finalement à la rémunération de la possession. Or la possession n'est pas en elle-même un service rendu. Au contraire, la possession, en tant que jouissance d'un bien, correspond plutôt à une rémunération permanente qu'à un service rendu.

Partant du principe que l'enrichissement spéculatif est injuste, nous devons donc substituer au principe de propriété privée et aux actes d'achat/vente qui en découle un autre principe qui ne permette pas la spéculation.

C'est la décorrélation du marché de l'acquisition par l'achat qui est à l'origine de la spéculation. C'est parce qu'un bien n'est plus sur le marché que peut apparaitre une différence entre son prix d'acquisition et son nouveau prix de vente, différence susceptible de profiter à son propriétaire. C'est cet enrichissement que nous considérons injuste, car il ne résulte pas d'un travail ou d'un service rendu. Seule une corrélation plus stricte entre le prix payé et la jouissance réellement obtenue (donc un réajustement constant des prix) pourrait nous permettre de lever cet obstacle.

La solution naturelle consiste donc à remplacer la vente par la mise à disposition d'un bien, rémunérée comme telle, et donc à faire payer non pas l'acquisition mais la jouissance. Selon un tel principe la propriété n'est jamais transmise, et le bien ne sera donc jamais revendu à un tiers mais restitué à son fournisseur initial avant de changer de propriétaire (dans la mesure où il n'a pas été consommé). Une modification du cours du prix d'un produit ne se traduit plus par une plus-value ou une moins-value, mais par un simple réajustement de la rémunération que peut attendre le producteur du bien.

Dans une société où la propriété n'existe pas, tout est service, y compris la mise à disposition de biens. Nous nous trouvons dans un système de location universelle, caractérisé par l'illégalité de la vente (remplacée par la mise à disposition et la restitution).

Les principes du communisme libéral (1/6)

Ce texte constitue une introduction théorique à "Bienvenue au Lokistan"

1. Le principe fondateur de l'économie

L'économie et le politique, au coeur de l'organisation de la société, sont toujours fondés sur des principes de droit.

Le capitalisme, par exemple, est fondé sur un droit minimal associant liberté individuelle et propriété privé. Ces deux principes semblent tenir du bon sens. On peut raisonnablement penser que tout autre droit soit découle de ceux-ci, soit ne peut être qu'arbitraire et que toute injustice peut se ramener à une violiation de l'un de ces droits. En effet, partant du principe que chacun est libre d'accomplir ce qu'il souhaite et d'acquérir des biens, que toute transaction est consentie et donc souhaitée, tout ne peut aller que pour le mieux dans le meilleur des mondes.

C'est sans doute à cette apparence de bon sens que l'on a dû le succès de l'idéologie libérale, qui tente d'ériger le capitalisme en seul et unique système économique et social et d'éliminer tout ce qui est susceptible d'interférer avec lui. Pourtant en pratique on voit vite les limites d'un tel système, d'abord dans la gestion des communs, c'est à dire de ce qui n'est pas appropriable, que ce soit l'environnement, la connaissance ou le lien social, ensuite dans le creusement des inégalités dû au profit qui découle de la simple propriété. Il semble dans chaque cas que ce ne soit pas la liberté qui pose problème, mais finalement la propriété.

Nous allons essayer de reconstruire ici une économie fondée sur le droit.

Plutôt que de chercher à découler des principes fondamentaux d'un système de pensée qui, se voulant universelle, serait en fait arbitraire et imposerait à chacun sa propre définition de ce qui est souhaitable pour tous (par exemple la croissance économique ou la maximisation du profit), on pourra préférer se fonder sur les conditions d'élaboration de principes de justice proposée par John Rawls.

Celles-ci consiste en une expérience de pensée dans laquelle on place des individus qu'on suppose raisonnablement égoïstes et de sensibilités différentes dans une situation particulière dans laquelle ils ignoreraient eux-même leur situation sociale et auraient à délibérer et à se mettre d'accord sur des principes de justice, c'est à dire définir par consensus les règles du jeu de la vie en société les plus justes sans savoir le rôle qu'ils vont y jouer. Sur quels principes de tels individus seraient susceptibles de se mettre d'accord ? Répondre à cette question doit nous permettre d'élaborer des principes de justices susceptibles d'emporter l'adhésion du plus grand nombre.

John Rawls a montré qu'on peut arriver par cette méthode à la notion fondamentale de liberté individuelle et celle à l'égalité des chances. Il a aussi montrer que les inégalités peuvent se justifier, si elles tendent à favoriser celui qui est en position défavorable.

Sur le plan économique, on pourrait inférer l'idée que la "rémunération" en biens par la société devrait être proportionnelle aux talents et au travail. Puisque le travail est une nécessité pour la survie de l'homme, du moins jusqu'à présent, il est injuste en effet que ceux qui ne fournissent pas d'efforts puissent être aussi bien rémunérés que ceux qui en fournissent, toutes choses égales par ailleurs. Reste à définir la forme que peut prendre cette rémunération, étant donné la multiplicité des désirs humains.

Nous pouvons tenter de répondre à cette dernière question en substituant à la notion de liberté telle qu'on l'entend habituellement celle plus fine de liberté positive ou de "capabilité", définie par Amartya Sen. La liberté positive n'est pas définie par l'absence de coercition mais par notre capacité à obtenir ce que l'on souhaite et à réaliser nos désirs. Elle est donc à la fois plus globale et plus concrète et représentative de la réalité que la simple liberté "négative". Elle représente non pas ce qu'il nous est autorisé de faire mais ce dont on est réellement capable.

Mais alors la liberté comprise ainsi n'est plus quelque chose qui est soit présent soit absent. Elle est plus ou moins présente et joue finalement le rôle de "bien" par excellence, ce que chacun souhaite obtenir, quel qu'en soit la forme. Toute appropriation ou toute consommation en serait finalement la déclinaison ou l'exercice. La notion de liberté positive permet donc de marier liberté et égalité en une seule notion au lieu de les opposer.

Ceci nous permet de ramener nos deux principes de justice à un principe unique qui serait le suivant : la rémunération en liberté positive, en "capabilité", des individus par la société devrait être proportionnelle au talent et au travail accompli, donc in fine au "service rendu" aux autres ou à la communauté.

Nous pouvons considérer que ce principe de justice est nécessaire à une société juste, bien qu'il n'y ait pas de raison à priori de penser qu'il soit suffisant pour garantir la justice sociale, mais nous nous en contenterons pour l'instant.


dimanche 1 novembre 2009

D'un monde à l'autre

Beaucoup d'ouvrages de vulgarisation scientifique s'extasient devant l'infinité du monde : l'infiniment petit, grand, énergétique, etc.

Les ouvrages de vulgarisation scientifique sont souvent l'occasion de s'extasier devant l'immensité du monde. On nous fait rêver à coup de millions et de milliards... Pensez-y : la lumière fait plus de 7 fois le tour du monde en une seconde ! Un atome est un million de fois plus petit qu'un grain de sable, qui doit donc en posséder quelque milliers de milliards... Une galaxie mesure quelque 100 années lumières, elle contient des milliards d'étoiles. L'étoile la plus proche du soleil est à quelques années lumières, soit quelques milliers de milliards de kilomètres. Tout ceci est épatant.
On insiste souvent avec emphase sur le côté inconcevable de ces grandeurs, dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand. J'aimerais pour ma part faire l'inverse et essayer de ramener tout ceci à quelque chose de parfaitement tangible.
Commençons donc par mesurer l'étendu de ce qui nous est concevable. Nous pourrions dire que notre monde sensible se situe à une échelle qui va du dixième de millimètre (un grain de sable fin, une poussière) au dixième de kilomètre (distance à laquelle on distingue nettement un être humain). Bien sûr nous voyons bien plus loin que ça, nous voyons les étoiles, mais c'est dans cet intervalle que les longueurs revêtent un aspect concret. En deça du grain de sable et au delà de la centaine de mètre, nous en avons une conception légèrement plus abstraite.
Nous sommes donc capables de concevoir de manière très concrète des distances qui diffèrent d'un facteur 1 million. Ce facteur qui semble déjà énorme est en fin de compte tout a fait tangible. Or on trouve exactement le même rapport entre la taille d'un atome de carbone et celle d'un grain de sable fin...

Ceci signifie basiquement que si nous étions un millions de fois plus petit, l'atome nous serait perceptible : il mesurerait la taille d'une poussière. Les petites molécules organiques, comme les sucres ou les acides aminés (qui sont en quelque sorte les matériaux de base du vivant) seraient pour nous de l'ordre du millimètre.
Les molécules un peu plus grosses, comme les brins d'ARN, les protéines et les enzymes (les ouvriers chimistes du vivant) mesureraient quelques millimètres en général, parfois plus d'un centimètre, la taille de petits insectes. Les virus sont également de cet ordre de grandeur, ainsi que les transistors de nos ordinateurs, avec en général quelques centimètres.

Les liquides comme l'eau ne nous apparaitraient pas liquide : ils seraient composées de petites molécules à peine plus grosses qu'un atome séparées entre elles chacune de plusieurs millimètres, et de même les gaz comme l'air seraient composés de molécules séparées de quelques centimètres.

A un niveau supérieur nous avons les bactéries et certains organes cellulaires, comme les mitochondries - ils auraient la taille de gros animaux, de l'ordre du mètre. Enfin les cellules, les usines du vivant, pourraient avoir une taille allant du mètre à plusieurs dizaines de mètres, soit la taille typique pour nous de différents types d'habitats. Notre grain de sable, lui, aurait la taille d'une petite colline...

Voici un lien intéressant qui devrait nous permettre de mieux imaginer tout ceci : http://learn.genetics.utah.edu/content/begin/cells/scale/

Nous voyons que le monde microscopique est tout a fait appréhendable. Par contre il ne faut pas s'imaginer qu'il soit semblable au nôtre. Il est bien sûr totalement différent. Les textures de chaque choses d'abord, puisque même les composés des gaz et des liquides seraient perceptibles. Peut être est-ce que ça nous donnerait l'impression que l'espace y est plus rempli ? En même temps l'opacité n'aurait pas le même sens, ni même sans doute la vision, puisque nous pourrions constater de quelle manière la lumière est absorbée ou émise par les molécules et les atomes au cours de réactions particulières, mais la plupart du temps les traverse.
Les forces en jeux seraient également différentes. Puisque nous sommes un millions de fois plus petit, supposons que le temps s'écoule un millions de fois plus lentement. La gravitation nous serait imperceptible : elle serait un million de fois plus faible. Fini les objets qui tombent : tout flotte plus ou moins dans l'infiniment petit... Par contre les forces électromagnétiques d'attraction et de répulsion, qui s'annulent globalement entre elles à notre échelle, seraient prédominantes.
On verrait souvent des objets en traverser d'autre, certains se combiner ou se casser puis se réparer, libérant de l'énergie et en absorbant sous forme de photons... Et puis bien sûr, aux petites échelles, nous verrions les effets quantiques. Il serait en fait difficile de déterminer exactement où se situent les atomes et quelle est la forme exacte des molécules...

Choisissons d'appeler un "monde" les objets qui se situent à une échelle donnée, avec un rapport de 1 million entre la plus petite et la plus grande distance envisageable. Nous venons d'explorer le monde microscopique. Passons maintenant à l'échelle supérieure. Le "monde d'au dessus" est un million de fois plus grand : c'est le monde de la planète. Ses distances vont de la centaine de mètre à 100 000 kilomètres, soit 10 fois le diamètre de la terre. Il est gouverné principalement par les forces géologiques et climatiques, l'érosion, la dérive des continents, sur une échelle de temps plus lente... Il nous est très familier puisque nous visionnons souvent des cartes du monde. Une ville ou une forêt y mesure quelque millimètres et un massif montagneux ou une mer peut aller jusqu'à quelques mètre.

Combien de "mondes" existent dans l'univers ? Si le monde "0" est le notre et le monde "-1" celui de la chimie, alors le monde "-2" serait le monde subatomique, celui des particules élémentaires. Si nous considérons la longueur de planck comme la plus petite longueur possible, il doit également exister un monde "-3", un monde "-4" et un monde "-5". Tous ces mondes sont quasiment inexplorés. Dans l'autre sens : le monde "1" est celui de la planète, le monde "2" est celui du système solaire, le monde "3" est le monde intra-galactique et le monde "4" a la taille de l'univers observable.

Voici de nouveau un lien qui peut nous aider à visualiser tout ceci : http://www.youtube.com/watch?v=17jymDn0W6U&feature=player_embedded


En fin de compte l'univers devient à peu près intelligible si on le découpe en 10 échelles différentes.

samedi 31 octobre 2009

La droite et la gauche, l'individu et la société (3/3)


Une approche scientifique

Le chaos

Nous parlons de système chaotique quand au sein d'un système certaines lois d'évolution sont non linéaires. C'est ce qu'on appelle des rétroactions : les rétroactions positives (ou "effet boule de neige") et les rétroactions négatives (ou effet "réactionnaire"). Au sein d'un système chaotique, une combinaison subtile de ces deux types de phénomènes non linéaires aboutit à un comportement qui n'est pas prévisible, car les fluctuations infimes finissent par se répercuter sur l'état global du système (par effet boule de neige) bien que celui ci conserve une certaine stabilité (par effet réactionnaire). L'état d'un système chaotique semble prévisible à court terme, mais il ne l'est pas à moyen terme, il est sujet à des bifurcations irréversibles, et la précision nécessaire pour prévoir son évolution varie exponentiellement avec le temps. Une particularité importante des systèmes est de permettre l'émergence de structures en son sein : le système augmente sont degré d'ordre interne.

La plupart des systèmes complexes sont plus ou moins chaotiques, en particulier les organismes vivants et les populations. C'est également le cas, sans aucun doute, de la société humaine. Celle-ci possède des rétroactions positives et négatives. Son évolution est imprévisible. Enfin certaines structures (les mécanismes sociaux) y émergent effectivement. La notion de système chaotique est donc la clé pour comprendre comment interagissent l'homme et la société.

La sensibilité aux conditions initiales

On illustre souvent le chaos à l'aide du climat en affirmant que les battements d'aile d'un papillon peuvent provoquer une tempête à l'autre bout du monde. Ceci illustre bien le phénomène de sensibilité aux fluctuations qui rend le climat imprévisible à moyen terme. En appliquant ce principe à la société humaine, on pourrait y voir la toute puissance de l'individu. Chacun d'entre nous serait-il susceptible, par des actes plus ou moins volontaires, de provoquer une révolution à l'autre bout du monde ? La physique du chaos validerait-elle finalement l'approche libérale plaçant l'individu au centre de la société ?

Cette image possède certaines limites. Ces papillons sont 6 milliards, et parmi eux se cachent aussi quelques albatros... Certains se trouvent noyés dans une masse de papillons dont les mouvements s'annulent les uns les autres. Ils n'ont aucune vision sur les conséquences de leurs actes. D'autres se retrouvent au centre de caisses de résonances et influent sur les courants mondiaux. Il est donc très naïf de croire que le chaos justifierait le libéralisme économique, parce qu'il entérinerait la toute puissance de la volonté individuel. Au contraire, parce que le chaos est générateur de structure, cette structure devient un élément essentiel à prendre en compte dans la description de la société.

Cependant la sensibilité au conditions initiales nous apprends certaines choses. D'abord elle nous apprend que la société est imprévisible, qu'il est illusoire de l'imaginer contrôlée par une poignée d'individus. Elle nous apprends qu'un simple événement peut profondément changer les choses. Une lecture de l'histoire mettant au premier plan les "grands hommes" est peut être parfois exagérée, mais contient sa part de vérité, dans il se peut que certains hommes - quand ils se retrouvent au bon endroit et au bon moment - peuvent considérablement changer le cours des choses. A travers la sensibilité aux conditions initiales, l'événement, amenant la société à bifurquer dans un sens ou un autre, est donc le premier aspect déterminant d'un système chaotique.


L'émergence de la structure

Le second aspect déterminant à prendre en compte est la notion d'émergence.

On parle d'émergence quand un système ne peut pas être réduit à un simple cumul de sous-éléments. Il n'est descriptible que dans son ensemble. Ceci s'explique généralement par l'existence d'effets non linéaires : les boucles de rétroactions entre les éléments du système les rendent inséparables et font apparaitre une dynamique d'ensemble qui n'était pas présente dans les éléments isolés. Ceci induit ce qu'on pourrait appeler une "rétroaction d'échelle" : les éléments agissent sur l'état global du système, induisant la formation d'une structure, et cette dernière influence en retour chaque sous-élément. L'émergence est l'opposé du réductionnisme. C'est donc dans l'émergence que la démarche du libéralisme, qui voudrait modéliser la société comme une somme d'individus, tombe en échec.


La société humaine dans son ensemble peut être considérée comme un phénomène émergent. Personne n'a jamais inventé la société, elle s'est développée au cours de l'histoire, par le fait des individus, mais c'est elle qui en retour forge les individus. Elle acquiert donc au final une certaine autonomie dans son évolution. Seule la civilisation nous différencie des animaux, et sans elle nous ne sommes rien.

Ce même phénomène d'émergence de la structure peut se retrouver à toutes les échelles. Dans cette perspective l'action des individus, par leurs liens sociaux, serait la fabrication continuelle de structures émergentes formées de groupes sociaux imbriqués les uns dans les autres de manière fractale et finissant par acquérir une certaine autonomie. Cette autonomie des formes émergentes se traduit par l'existence de déterminismes, de mécanismes, d'une structure sociale, par la dilution de la responsabilité et un certain aspect incontrôlable de la société. Bien entendu les groupes sociaux, tout comme les nations et les communautés, sont plutôt des abstractions, elles ne sont pas aussi clairement définissables qu'ils n'y paraient, elles sont mouvantes et leurs limites sont floues. Mais le rêve de l'individu libre au centre de la société est lui aussi une illusion.

Pour autant il ne faut pas oublier le rôle que joue l'individu. Si la structure de la société leur pré-existe, ce sont bien les individus qui déterminent et infléchissent son évolution. Ce sont eux qui sont responsables de l'émergence de structures nouvelles. Ainsi on en revient, avec l'émergence, à l'idée que c'est la collectivité qui forme l'individu, et que la principale force d'action de l'individu passe par le collectif. De même la régulation de la société ne peut être que collective.


Conclusion

Nous voyons que la conception du rapport de l'individu à la société est le point central des idéologies politiques. Certains conçoivent l'individu libre au centre de la société comme son seul moteur, tandis que d'autres le considèrent soumis aux forces collectives.Or la réalité ce situe entre ces deux conceptions


En fin de compte la réalité est un subtile mélange de déterminisme et de liberté, de régularités et de singularités, de structures stables et d'évènements inopinés, d'ordre et de chaos. Cette combinaison si particulière est la marque de la non linéarité inhérente aux phénomènes naturels

A la lumière de cette conception, on voit que les choses sont plus complexes qu'il n'y parait. Nous sommes déterminés par des mécanismes sociaux, mais ceux-ci n'ont rien de stables, ils bougent sans cesse, et ce sont les individus qui les font bouger, ou se renforcer. Personne n'est réellement cantonné à un rôle social, chacun, bien que contraint, est maitre de son destin, mais celui-ci passe par la collectivité et les relations sociales.

La droite et la gauche, l'individu et la société (2/3)


2 - L'individu et la société

A droite, vers la négation du collectif

Nous constatons donc que ce que l'on pense du rapport de l'individu au collectif est le point central de toute idéologie politique. Ce point détermine la vision que l'on se fait de la responsabilité individuelle, de la liberté individuelle, de l'égalité, et donc détermine les champs économiques, juridiques, politiques et sociaux. Devient-on clochard (chomeur, délinquant) parcequ'on est incapable de s'en sortir ? Ou bien est on incapable de s'en sortir parce qu'on est dans la situation social du clochard (du chomeur, du délinquant) ? Est-ce l'individu qui fait la société ou la société qui fait l'individu ?

Les approches libéral (au sens économique) ou utilitaristes ne voientt en la société qu'un cumul d'individu, et nie la nécessité ou l'importance du collectif, si ce n'est comme étant à l'initiative des individus. L'action collective n'est que la somme des actions individuelles, et le bien être collectif la somme des bien-être individuels. Le politique n'a pour rôle que de favoriser l'avènement de l'individu, il ne sert qu'à faire respecter les règles constituant le cadre de ce dernier sans n'apporter aucune entrave, et se trouve donc nécessairement en retrait.

Les conceptions plus à droite sont la déclinaison de cette approche sur un mode communautaire ou patriotique. C'est encore le mérite qui importe, mais il pourra s'agir d'un mérite naturel attaché à une communauté de sang. La liberté n'a donc pas tant d'importance face à la préservation ou à la promotion d'un ordre fondé sur la communauté. Le politique, dans une conception d'extrême droite, pourra jouer un rôle de protection de ces "droits naturels". (On voit que l'obsession génétique du gouvernement actuel, dans l'affaire "Jean Sarkozy" ou en rapport à l'immigration, est une marque très prononcée à droite).

Mais le point commun de ces approches est dans la négation des déterminismes sociaux et des mécanismes collectifs, réduits à des conséquences d'actions individuelles, à la prépondérance du mérite, que celui-ci soit inné ou acquis, et par conséquent dans le dénigrement de toute lutte sociale allant à l'encontre d'un ordre supposé naturel ou juste.

A gauche, vers la négation de l'individu

L'approche socialiste n'est pas si radicale, et tout en plaçant l'individu au centre de l'économie et au centre de la vie politique, elle admet l'existence de déterminismes sociaux et la nécessité des régulations collectives.

Plus on se déplacera vers la gauche des idées politiques, et plus le collectif prendra le pas sur l'individuel. A l'extrême, nous en venons à une conception qui réduit l'individu aux multiples mécanismes sociaux qui le déterminent. Dans cette conception chacun n'est qu'un pion jouant son rôle. Le travailleur n'a aucun pouvoir de décision sur le marché et se fait exploiter. Le patron ne fait que jouer son rôle en optimisant les profits. Il délocalise parce que c'est ce qu'il faut faire dans sa position, et s'il n'était pas là, lui on son concurrent le ferait à sa place. Les pouvoirs politiques, industriel, financiers et médiatiques, par des mécanismes similaires, tendent à conserver leur position dominante de diverses façons (éducation privée, ...). A l'image des expériences de Milgram, dans laquelle le premier quidam venu placé sous une autorité factice accepte de torturer son prochain, la responsabilité dans la société est diluée au profit de mécanismes que personne ne contrôle. Dans une telle vision seul le politique (ou seule l'action collective si le milieu politique est corrompu) a le pouvoir de s'opposer à cet ordre des choses, soit en régulant le système, soit en instituant un nouvel ordre plus juste fondé sur la collectivité.

La doctrine libérale

Il est étonnant de constater que ce domaine central de la politique qu'est le rapport de l'individu à la société et au collectif, dont nous avons présenté ici les différentes approches, soit finalement laissé au bon jugement de chacun et qu'il n'y ait pas de réel consensus. Les réponses restent essentiellement subjectives et toujours débattues. Pourrait-il exister une approche réellement rationnelle, scientifique pour nous renseigner sur ce qu'il en est vraiment ?

L'idéologie libérale a voulu jouer ce rôle en affirmant que la société est la somme des actions individuels. Elle s'est habillé d'un semblant de rationalisme scientifique pour s'affirmer comme la seule voie possible et forcer le consensus. Seulement cette approche, si elle semble naïvement tenir du bon sens (en effet, ce sont évidemment les actions individuels qui déterminent l'évolution de la société), n'est pas empirique et n'a pas de base sociologique. Elle est réductionniste et simpliste dans son modèle. D'abord parce qu'elle ne prend pas en compte d'éventuels phénomènes complexes (pourtant l'homme est sans doute ce qu'il y a de plus complexe dans la nature), des effets de groupes. Les actions individuelles y sont supposées "pures", émanant uniquement de la volonté et affranchis de toute influence. Ensuite parce que pour être libre il faut être éclairé, éduqué. Or c'est la société qui nous éduque, qui nous arrache à notre condition animale en nous apprenant à parler, à réfléchir, en nous offrant une organisation qui nous précède et qui constitue le cadre essentiel de nos existence : sans la société nous ne sommes rien. Paradoxalement, seul le collectif est capable de faire émerger l'individu libre. Enfin elle ne s'intéresse qu'au marché. Or le marché n'est pas la démocratie des hommes mais celle de l'argent.

Mais le modèle opposé qui voudrait nier toute possibilité d'action de l'individu est également trompeur, en particulier quand il voit en la société un ordre statique et immuable, alors qu'elle est en évolution permanente. La réalité se situe donc entre les deux. Il s'agit d'une subtile combinaison des deux visions, et, comme nous allons le voir, la physique du chaos est l'outil théorique qui peut nous permettre d'appréhender cette combinaison.

La droite et la gauche, l'individu et la société (1/3)



1 - La droite et la gauche

Une définition

Deleuze expliquait ainsi dans une interview la différence entre être "de gauche" et "de droite" :

"C'est, d'abord, une affaire de perception. Ne pas être de gauche, c'est quoi ? Ne pas être de gauche, c'est un peu comme une adresse postale : partir de soi… la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin… On commence par soi et, dans la mesure où l'on est privilégié et qu'on vit dans un pays riche, on se demande : « comment faire pour que la situation dure ? “. On sent bien qu'il y a des dangers, que ça va pas durer, tout ça, que c'est trop dément… mais comment faire pour que ça dure. On se dit : les chinois, ils sont loin mais comment faire pour que l'Europe dure encore, etc. Être de gauche, c'est l'inverse. C'est percevoir… On dit que les japonais ne perçoivent pas comme nous. Il perçoivent d'abord le pourtour. Alors, ils diraient : le monde, l'Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C'est un phénomène de perception. On perçoit d'abord l'horizon. On perçoit à l'horizon."

A la lumière de cette explication, résumons grossièrement ce qui différencie la droite de la gauche dans l'imaginaire collectif :

  • A droite tout ce qui part de moi : l'individualisme, le mérite, la compétition, le pragmatisme, la sécurité sont de droite,
  • A gauche tout ce qui vient de l'horizon : le collectivisme, la solidarité, la collaboration, l'idéalisme, la tolérance sont de gauche...

Ceci étant dit il va de soi que nous sommes tous sensibles en certaines mesures à ces deux types de perceptions.

Pourquoi sommes nous dirigés par la droite ?

Remarquons que nous sommes souvent dirigé par la droite au niveau nationale (presque tous les présidents de la Vème république), tandis que la plupart des mairies de grandes villes sont à gauche.

Il est possible que nous soyons plus enclin à avoir une pensée "de gauche", accès sur la solidarité, au niveau local qu'au niveau global. Nous sommes d'autant plus volontiers solidaires de nos voisins qu'ils sont proches, géographiquement et culturellement (voire socialement). Nous voyons d'autant mieux "l'horizon" qu'il n'est pas trop loin. C'est pour cette même raison que l'idée de compétitivité entre différentes villes au sein d'un pays semble moins faire d'émules que l'idée de compétitivité entre différents pays sur le plan international.

Voilà pourquoi nous serions plus enclin à voter à droite au niveau national et à gauche au niveau régional ou en deça. Un peu comme si l'électeur, quelque peu shyzophrène, se disait, quand il s'agit de choisir le maire des habitants sa grande ville, "soyons solidaire", et quand il s'agit de choisir le président de tous les français : "mettons au boulot tous ces fainéants", au niveau local "coopérons avec nos voisins" et au niveau national "soyons compétitifs"... Il est possible que si l'Europe existait réellement sur le plan politique et formait une unité plus importante que les nations, nous soyons plus enclin à voter à droite au niveau européen mais à gauche au niveau national, simplement parce que la compétition entre pays européens, ou encore des thèmes comme l'immigration, feraient moins sens.

Il existe un autre type d'explication qui tient plus au milieu de la politique. Nous pouvons penser que la volonté de pouvoir que l'on suppose importante chez l'homme politique, et ce d'autant plus que l'échelle est importante, est plutôt compatible avec la mentalité "de droite", individualiste, méritante. Finalement pour réussir à devenir président, il faudrait une volonté de réussir qu'on trouverait plus difficilement chez quelqu'un privilégiant le collectif sur l'individuel... Bien sûr l'homme politique peut être aussi mû par la volonté idéaliste de changer les chose, mais ce n'est qu'en période trouble qu'une telle volonté peut remporter l'adhésion du peuple, tandis que la volonté personnelle de réussir s'accommode de tout type de période puisqu'elle est avant tout pragmatique. Pour être honnête, avouons que l'homme politique qui réussit doit sans doute posséder en plus de cette volonté individualiste de réussir un minimum de volonté collectiviste, inhérente à son métier : être politique, c'est gérer le collectif... Tout au moins espérons-le.

Politique et classe sociale

Il existe sans doutes d'autres explications sociologiques à cette prépondérance de la droite au niveau national : le vieillissement de la population, le rôle de "prescripteur de l'opinon" joué par les classes moyennes supérieures, l'influence des milieux financiers et des classes sociales les plus élevées et puissantes sur le milieu politique ou sur les grands médias au niveau nationale... Autrement dit, pour résumer grossièrement, l'influence des vieux et des riches.

En effet il est notoire que les personnes âgées sont souvent plus à droite que les jeunes. Est-ce une question de génération ? Ou l'expérience rendrait-elle individualiste ? L'idéalisme s'éroderait-il avec le temps ?

On comprends par contre plus aisément que les classes supérieures soient généralement plus portées à droite. Celui qui possède plus que l'autre cherchera naturellement à justifier ceci par son propre mérite plutôt que par la chance ou le simple fait d'être bien né. Il occultera les mécanismes sociaux et mettra en avant les actions individuelles (voire la génétique) comme étant à l'origine d'une situation sociale, qu'il serait vain et injuste de chercher à modifier. A l'inverse celui qui possède moins aura plus facilement tendance à mettre en cause "le système" pour justifier sa pauvreté, et non son incompétence.

Dans les deux cas il s'agit d'un réflexe de protection presque inconscient : chacun à tendance à adopter la position intellectuelle qui lui est la plus confortable, la plus valorisante pour lui. Mais le confort intellectuel est souvent l'ennemi de la vérité...

vendredi 25 septembre 2009

A lire - Pourquoi le darwinisme social ne marche pas ?

Pourquoi le darwinisme social ne marche pas ?

La sélection adaptative ne s'applique pas uniquement à l'individu mais aux groupes (et on pourrait généraliser à tous les niveaux il me semble). C'est pourquoi une tentative d'application et une vision réductrice du darwinisme peut être très néfaste... Le libéralisme économique pourrait en être une bonne illustration.

mercredi 23 septembre 2009

Vélos à la carte et spéculation



Les utilisateurs d'un système de vélo à la carte ont tous remarqué que ce sont toujours les mêmes stations qui sont vides (généralement en haut des reliefs), et les mêmes qui sont remplies - celles-ci étant susceptibles de varier suivant les horaires.

Je me faisais la réflexion d'un système de "bonus malus" qui permettrait de palier à ça. Le système serait le suivant :
  • Quand j'emprunte un vélo, je perd un nombre de points égal au nombre de places libres que je laisse vacantes. Dans le meilleur des cas, je perd 1 point seulement si la station était pleine. Je perd un maximum de point si je laisse la station sans vélo.
  • Quand je rend un vélo, je gagne un nombre de point égal au nombre de places libres dans la station avant restitution.

On remarque que prendre un vélo et le restituer immédiatement n'apporte ni gain ni perte. Par contre prendre un vélo dans une station pleine et le remettre dans une station vide apporte un maximum de points.

Ces points pourraient par exemple être convertibles en demi-heures d'utilisation supplémentaires. Ce système permettrait de réguler le remplissage des stations, et nous pouvons même imaginer que certaines personnes déplacent eux même des vélos de stations pleines aux stations vides pour gagner des points : une magnifique illustration des bienfaits de la régulation des marchés par la spéculation.

Les bienfaits de la spéculation ? Vraiment ? Pas tout à fait... Immédiatement après avoir compris ce système, on se prend à imaginer comment des petits malins pourraient le détourner à leur profit pour gagner des points. Et ce n'est pas très compliqué.

Première exemple : je me place à une station bien remplie dans un quartier résidentiel (zone de départ) juste avant une heure de pointe. Je prend un vélo : je perd 1 point. Le rush arrive : tout le monde prend un vélo pour aller travailler. La dessus je rend mon vélo. La station est presque vide, je gagne plein de points... Il est possible d'augmenter les gains en ne prenant pas un vélo, mais plusieurs.

Deuxième exemple : je me place à une station presque vide dans un quartier d'affaire (zone d'arrivée) juste avant l'heure de pointe, avec un vélo emprunté à un autre endroit, une station "neutre". Je rend le vélo sur cette station : je gagne plein de points. Arrive le rush : tout le monde rend son vélo. Je reprend le mien ensuite et je perd très peu de points en le reprenant.

Troisième exemple : je combine les deux exemples précédant. J'emprunte des vélos dans une station pleine pour les mettre dans une station vide, juste avant une période de pointe. Après le rush, je fais l'inverse.

Bien entendu, en faisant ceci, j'emmerde tout le monde, puisque je vide les stations quand les gens ont besoin de vélos et je les remplie quand les gens ont au contraire besoin de restituer leur vélo.

En fait nous nous retrouvons devant un système qui est assez similaire à la bourse. Les stations de vélo jouent le rôle des valeurs boursières. Les déplacements des utilisateurs jouent le rôle de "l'économie réelle" et sont à l'origine de fluctuations dans les valeurs boursières. les heures de pointes correspondent à des hausses des cours sur les stations de départ et à des baisses sur les stations d'arrivée. La dessus viennent se greffer les spéculateurs qui effectuent des paris sur la montée ou la descente de la valeur de l'action, c'est à dire du nombre de vélo sur la station. Ils peuvent faire des paris à la hausse ou des paris à la baisse.

Avec ces exemples on voit immédiatement comment la spéculation peut avoir un réel pouvoir de nuisance. Si nous nous plaçons dans un contexte statique, le spéculateur permet à priori de réguler le traffic en stabilisant le nombre de vélos par station. Il joue un rôle positif. Mais dans un contexte dynamique, s'il est capable d'anticiper une forte demande ou une forte offre, le spéculateur va jouer un rôle de parasite. Il va diminuer artificiellement l'offre quand la demande sera forte pour optimiser ses gains et à l'inverse diminuera artificiellement la demande quand l'offre sera plus importante pour faire baisser les prix. Au lieu de stabiliser les cours, il va au contraire amplifier leur évolution.

On peut imaginer qu'à l'extrême le nombre de spéculateurs devienne plus important que le nombre de réels usagers, et qu'un nombre plus important d'emprunt de vélo le soit pour des raisons spéculatives que par un réel besoin de transport. Alors les spéculateurs passeront plus de temps à anticiper leurs propres réactions entre eux qu'à s'intéresser aux usagers. Le nombre de vélo variera complètement aléatoirement d'une station à l'autre suivant leur fantaisie et sera déconnecté du besoin réel des usagers qui eux en manqueront tout le temps. En effet, si les speculateurs travaillent bien, ils gagnent des points convertibles en temps et peuvent garder les vélos plus de temps pour effectuer leurs opérations boursières... Au détriment des usagers.

Bien sûr rien ne prouve que l'on puisse transposer ainsi la logique de ce système à la bourse. Il existe certaines différences. Par exemple : le taux de remplissage d'une station de vélo n'est pas illimité, ce qui, dans le cas du vélo à la carte, nous met à l'abri des bulles financières...

A lire

La guerre du partage doit cesser

mercredi 16 septembre 2009

Version officielle contre version évidente, ou la mauvaise foi du conspirationniste

Hier soir dans l'émission "ce soir ou jamais" est venue la question (judicieusement posée par l'émission, nous y reviendrons) du 11 septembre : faut-il questionner la vérité sur le 11 septembre ?

Nous avons alors pu voir Mathieu Kassovitz, premier intervenant sur la question, tout souriant, presque rigolant, répondre à cette question. Pourquoi rigolant ? Parce qu'il s'apprêtait à prononcer un énorme mensonge, et c'est ça qui le faisait rire : il s'apprêtait à dire "Moi, je ne suis pas adepte de la théorie du complot, je ne fais que demander à ce que la vérité soit faites".

On pouvait y croire au début, ça partait bien : "Bien sûr qu'il faut se poser des questions, il y a des zones d'ombres dans la version fournie par le gouvernement américain"... J'étais prêt à applaudir. Questionnons le mensonge d'état, ne soyons pas dupes de ces dirigeants qui nous mentent. Et puis il y a eut cette phrase : "il y a des zones d'ombres, par exemple sur le plan chimique ou physique"... Et la j'ai compris que Mathieu Kassovitz s'était égaré sur la toile et qu'il avait gobé un mauvais poisson.

Mais qu'est-ce qu'il raconte ??? Sur le plan physique ou chimique ??? Quel importance peut bien avoir la physique et la chimie par rapport à des supposés mensonges d'états, à des problématiques de politique internationale ? Qu'il nous parle de documents secrets, de la CIA, d'accords entre des grosses sociétés, de déplacement de fonds, mais pourquoi nous parler de physique et de chimie ? Et pourtant c'est très clair. Le discours est limpide. Il suffit simplement de comprendre ceci : ce n'est pas la version officielle du gouvernement américain (la "V.O." ) que Mathieu Kassovitz remet réellement en question. Non, en réalité, c'est la "V.E." qu'il questionne : la version évidente. La confusion entre les deux est délibérément entretenue et derrière ceci se cache le gros mensonge des conspirationnistes, dont le discours n'est pas ce qu'il prétend être.

Ce jour là nous avons tous vu la même chose : des avions de ligne ont percuté les tours, et les tours se sont effondrées. Nous avons tous compris la même chose : les avions ont été détournés par des terroristes. Nous avons tous vu dans l'effondrement des tours la conséquence de l'impact spectaculaire des avions : les tours n'ont pas tenue le choc, s'est-on dit naturellement. Ca ce n'est pas la version officielle. Personne n'a attendu le rapport du gouvernement américain pour comprendre ceci. Personne n'a attendu que les médias lui disent quoi penser, que les experts parlent, et les journalistes qui ont rendu compte de l'événement à chaud non plus n'ont pas attendu la version des autorités pour décrire ce qu'il s'était produit : les images ont suffit. Non, tout ceci n'est pas la version officielle. C'est la version évidente. La version officielle, ce n'est qu'un rapport obscure émis par le gouvernement américain dont à peu près chacun sait qu'il est bourré de mensonge et qu'il a servit à justifier une politique belliqueuse, c'est un secret de polichinelle... Mais ce n'est pas ce rapport que les conspirationnistes attaquent réellement : c'est la version évidente.

Ainsi toute la rhétorique conspirationniste est basée sur un seul et unique glissement sémantique : l'utilisation du terme "version officielle" pour désigner la "version évidente". Or ce n'est pas anodin, parce que questionner la version officielle est forcément une noble cause. C'est affirmer qu'on n'est pas prêt à croire n'importe quoi. C'est la parole de l'état contre la notre. C'est faire son devoir de citoyen, utiliser son esprit critique, demander des preuves. Il ne fait aucun doute qu'il faut questionner la version officielle, c'est une évidence. Mais critiquer la version évidente, à moins de lui opposer une autre évidence, n'ayons pas peur des mots, c'est simplement être paranoïaque. Voilà pourquoi la question posée dans l'émission est judicieuse : il n'est pas évident que tout questionnement soit sain. Questionner ce qu'on nous assène sans preuve est sain, mais quand on questionne incessamment la réalité telle que tout le monde l'a vue, ça devient obsessionnel, maladif. En fin de compte ce glissement sémantique opéré sans doute inconsciemment par les adeptes de la théorie du complot ne sert qu'à justifier cette paranoïa en lui donnant toutes les apparences d'un questionnement citoyen, sincère et honnête. Il ne sert qu'à alimenter la mauvaise foi, à camoufler le délire et à se voiler la face...

Un autre intervenant, Marin Karmitz, a fait le parallèle avec le négationnisme. La comparaison est un peu malheureuse sur le plan émotionnel, car elle laisse croire que c'est la morale qui est en jeu dans l'histoire (quoi de plus choquant moralement que de nier l'holocauste ?), et les conspirationnistes pourront se défendre en criant à l'inquisition. Or il n'en est rien, et si un exemple moins chargé aurait mieux fait l'affaire, sur le plan rationnel la comparaison est tout a fait justifiée : dans les deux cas c'est la vérité et non la morale qui est en jeu. La réalité est déformée à l'aide d'arguments rationnels mais pour justifier in fine une idéologie et une vision du monde simpliste et fantasmée qui prends le dessus sur la juste évaluation de la plausibilité de ces arguments et de ce qu'ils impliquent mis ensembles, de la thèse dans son ensemble. Le parallèle fait par un Ismail Kadare avec l'époque communiste en Albanie qu'il a vécu est bien plus amusant : "je suis insensible, j'ai tellement entendu ce genre de choses ressassées tous les jours à l'époque".

Mathieu Kassovitz ne peut s'empêcher de sourire quand il dit "je ne suis pas conspirationniste, je ne demande que la vérité". Une autre intervenante, Hélène Cixous, lui a bien fait remarqué "bien sûr que vous y adhérez, vous ne faites que resservir les arguments des conspirationnistes". Et surtout il le fait sans nuance ni le moindre doute. Voilà ce qu'il lui manque : le doute, mais pas toujours dans le même sens, dans les deux sens, et même dans tous les sens possibles... Si demain il veut pouvoir affirmer avec aplomb, sans le moindre sourire réprimé "je ne suis pas conspirationniste je cherche seulement à connaitre la vérité", je lui conseille de se mettre ne serait-ce qu'une journée dans la peau d'un débunker, et qu'il le fasse sincèrement, honnêtement, sans sortir de ce rôle pendant une journée. Qu'il cherche à remettre en question un à un tous les arguments conspirationnistes, à voir ce qui cloche, qu'il décortique chaque élément en lisant les sites de debunking et en acceptant leur bonne foi. Qu'il adhère réellement, le temps d'une journée, à la "version évidente" et à l'idée que "les conspirationnistes ne font qu'amasser et déformer une information sur-abondante avec un filtre idéologique", et qu'il se demande sincèrement après cette expérience qu'est-ce qui est le plus plausible, qui semble le plus évident, globalement, et qu'est-ce qui est un peu trop gros pour être crédible. Après cette expérience, peut-être qu'il remettra toujours en cause une partie de la "version évidente", mais je suis prêt à parier premièrement qu'il n'aura plus ce sourire de mauvaise foi au lèvre, et deuxièmement qu'il sera beaucoup, beaucoup moins affirmatif dans ses arguments et beaucoup beaucoup plus nuancé sur ces "zones d'ombres". La vraie démarche critique, c'est de nier ce que l'on croit.

Pour en finir avec ces histoires, j'appelle solennellement tous ceux que le discours conspirationniste fatigue à boycotter le terme de "version officielle" (sauf quand il est fait explicitement référence à un élément dont l'unique source est la version officielle) et à préférer, quand c'est possible, le terme de "version évidente". Et j'appelle tous les conspirationnistes, s'ils sont sincères et honnêtes, à cesser de se voiler la face et à affirmer haut et fort que ce qu'ils questionnent, ce n'est pas la version officielle, mais bien la version évidente.

dimanche 30 août 2009

Le jeu de la vie éternelle

Vous connaissez sans doute le célèbre jeu de la vie. Il s'agit d'un automate cellulaire illustrant comment l'évolution déterministe, mais chaotique, d'un système est susceptible de générer des structures particulières. Les règles de base sont très simple : une cellule vivante survivra si elle est entourée de 2 ou 3 voisines vivantes, sinon elle mourra. Une cellule morte renaitra uniquement si elle est entourée de 3 voisines vivantes. A partir de ces règles et de conditions initiales aléatoire, il est possible d'observer un foisonnement de formes dont l'évolution semble imprévisible.

Le problème du jeu de la vie, c'est qu'il finit par s'essouffler : après un certain nombre d'itérations, seules restent quelque formes basiques dont l'évolution est périodique ou nulle. Tout se passe comme si le hasard des conditions initiales avait été consommé au cours des itérations.

Je me suis demandé s'il était possible de rendre le jeu de la vie éternel en "nourrissant la bête", c'est à dire en introduisant de légères fluctuations aléatoires dans les états des cellules. C'est effectivement le cas. Après avoir réalisé une simulation, je constate qu'une forme simple soumise à des fluctuations permet de générer plusieurs formes simples... Ce qui laisse penser que le jeu ne se terminera jamais.

Le principe est le suivant : chaque cellule possède un état correspondant à un nombre réel entre 0 et 1. Le nombre de cellules voisines est calculé en effectuant la somme des états voisins. Les régles de survie et de renaissance sont simplement adaptées en utilisant non pas des valeurs discrètes (2 ou 3) mais des intervalles de valeurs (entre 1.5 et 3.5). Elles sont ensuite appliquées, et pondérées suivant l'état de la cellule avec la formule d'évolution suivante :

Etat(t+1) = survie(voisins(t)) * Etat(t) + renaissance(voisins(t)) * (1 - Etat(t))

Jusqu'ici nous aboutissons à un fonctionnement strictement identique au jeu de la vie classique, dans le cas ou les états vaudraient soit 1 soit 0. Il s'avère d'ailleurs que les états intermédiaires finissent par disparaitre. Mais la principale différence est qu'il est possible d'introduire des fluctuations : soit dans le décompte des cellules voisines, soit dans l'état de chaque cellule. Or en introduisant de telles fluctuations (de l'ordre de 0,03 à chaque itération), on observe que le jeu de la vie ne s'arrête jamais...

Il est intéressant de constater que si ces fluctuations sont trop importantes, elles finissent par détruire entièrement le système est on aboutit à un écran noir. La vie éternelle n'est possible que si les fluctuations sont suffisamment faibles. D'autre part ces fluctuations ne sont pas suffisantes pour faire émerger spontanément de nouvelles formes. Si on les augmentes suffisamment pour qu'elles le soient, on obtient un système aléatoire relativement peu intéressant : les structures typiques du jeu initial n'y apparaissent pas.

La leçon de tout ceci, c'est que ce ne sont pas tant les lois déterministes, aussi non-linéaire soient-elles, qui conduisent aux phénomènes chaotiques que leur conjugaison avec le hasard.

Un applet Java conçu par mes soins qui permet de simuler différentes formes du "jeu de la vie" est disponible ici.

mardi 30 juin 2009

Bienvenue au Lokistan !

Je n'ai pas eu beaucoup l'occasion de publier ici ces derniers temps, faute de temps, mais je n'ai pas cessé d'écrire.
Je vous invite à lire l'un de mes textes publié sur le blog de Paul Jorion : Bienvenue au Lokistan !

samedi 2 mai 2009

L'arbre subjectif du vivant

Puisque c'est l'année de Darwin, voici l'arbre subjectif du vivant. Créer un arbre du vivant est très fastidieux. Vu le nombre d'espèces (des millions), il est impossible d'être exhaustif. En théorie chaque branche de l'arbre se divise en deux, et jamais en trois ou en quatre ce qui rend le travail encore plus difficile.



Le choix qui est fait la majorité du temps consiste à partir de la racine de l'arbre et à décliner les branches, tant que la taille de l'arbre reste acceptable. On en arrive alors à voir des arbres extrêmement fournis mais dont l'immense majorité des branches sont des familles de bactéries inconnues du public. Dans ce type d'arbre, l'une des branches finale pourra très bien être "l'ensemble des mammifères"... Avec la mention "Vous êtes ici". Ca a l'avantage de nous mettre face à l'immensité du vivant et de relativiser notre position (regardez, nous sommes tout petit !) mais l'inconvénient de "perdre" le néophyte.



J'ai choisit la démarche inverse qui est hautement subjective. Elle consiste à ne prendre comme branche que les êtres vivants connus et à construire l'arbre en partant de la fin, c'est à dire en reliant les branches suivant leur histoire généalogique. Elle est donc anthropocentrique, ethno-centrique et tout ce qu'on voudra... Mais beaucoup plus parlante à mon sens.



Le résultat se trouve ci-dessous. N'hésitez pas à m'indiquer si vous pensez que j'ai oublié une espèce très connues ou s'il y a des erreurs. Le nombre de branche reste très important. Pour ce qui est du sens des séparations (gauche ou droite) j'ai choisi de minimiser la taille des embranchements en adoptant la politique suivante : la branche la plus grande est déployée dans direction opposée de celle d'où vient la branche parente. Ca permet de minimiser l'espace entre les deux branches d'une intersection en "repoussant" les branches fournies vers l'extérieur.



Profitons en pour parler un peu de la théorie de l'évolution. Il me semble qu'il y a souvent une mauvaise compréhension du darwinisme, et la plupart du temps, cela vient simplement d'une mauvaise compréhension du mécanisme de spéciation. Beaucoup de gens pensent qu'une espèce animale apparait du jour au lendemain quand un seul et unique individu subit une mutation. Ce n'est pas ainsi qu'on conçoit les choses. La spéciation est un processus lent et continu qui est provoqué par l'existence d'une barrière naturelle. Elle peut se produire par exemple si quelques membres d'une espèce donnée échoue sur une ile suite à une catastrophe naturelle. Après des centaines de générations cette tribu sera sensiblement différente de son espèce d'origine qui est restée sur terre, et sera plus adapté à son nouvel écosystème parce que les individus les plus adaptés se sont plus reproduits. Ce sont donc les barrières naturelles qui façonnent les espèces. Il n'y a pas apparition d'espèce, il y a séparation d'espèces en plusieurs branches, et aucune des deux branches ne peut être considérée comme l'ancienne ou la nouvelle espèce. L'espèce humaine est sans doute le résultat de la divergence d'une tribu de singe qui s'est trouvée séparée des autres tribus (les futurs chimpanzés et bonobos), mais le premier homme n'existe pas.



On peut saisir intuitivement comment se produit la divergence génétique en prenant l'exemple de l'espèce humaine. En effet on peut constater que les barrières génétiques chez l'homme sont aussi des barrières naturelles : la méditerranée sépare les types européens et arabes, le Sahara les types arabes et africains, l'Himalaya les types indiens, arabes et asiatiques, l'océan pacifique les asiatiques et amérindiens, etc. C'est donc la rareté des échanges qui provoque la divergence génétique, pour la simple raison qu'une espèce ne cesse jamais d'évoluer. Chez l'homme il y a toujours eu suffisamment d'échange pour qu'on ne puisse pas parler de différentes espèces, ni même de différentes races.



D'ailleurs le phénomène d'évolution peut être quelque chose d'extrêmement rapide. Pensons par exemple à la sélection des chiens à partir du loup, qui est un exemple de sélection artificielle (comme la vache, la chèvre, le mouton et le cochon par ailleurs) dont le résultat est extrêmement diversifié. En quelques générations seulement la nature peut créer des formes très différentes. Cependant l'évolution est beaucoup plus stable dans la nature car les contraintes de l'environnement atténuent la diversification. On peut penser à ce titre que, contrairement à une idée reçue, l'homme évoluerait beaucoup plus vite et de manière plus diversifiée depuis qu'il s'est affranchit de la nature par la technnologie...



Une autre idée reçue est celle d'espèce évoluée et d'espèce primitive. Beaucoup de gens pensent que les insectes sont moins évolués que les poissons, qui le sont moins que les reptiles, qui le sont moins que les mammifères, etc. Cette idée n'a pas beaucoup de sens quand on sait que les espèces ne cessent jamais d'évoluer. Les poissons d'aujourd'hui ne sont pas du tout ceux du temps des dinosaures...



Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, je conseille l'excellent livre de Richard Dawkins "Il était une fois nos ancêtres".





Creative Commons License
L'arbre subjectif du vivant by Quentin Ruyant est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.

Source : TOL web, Wikipedia

lundi 2 mars 2009

Abolissons la propriété !


La notion de propriété est-elle naturelle ?


La notion de propriété est-elle naturelle ? Pas si l'on en croit Henri Laborit. Dans son livre "Dieu ne joue pas au dés", bien loin des préoccupations économiques qui vont nous intéresser ici, il décrit notre monde à la lumière de nos connaissances scientifiques en terme de niveaux d'organisation imbriqués les uns dans les autres. Dans un passage sur les organisations sociales, voici comment il nous parle de la notion de propriété : "Il n'y a donc pas d'instinct de propriété. Il y a simplement l'apprentissage par un système nerveux de l'agrément qui peut résulter de l'emploi ou de l'indispensabilité de garder à sa disposition des objets et des êtres gratifiants. Il n'y a pas non plus d'instinct de défense du territoire, il y a simplement un espace dans lequel des individus trouvent et veulent conserver à leur disposition des êtres et des objets gratifiants." Autrement dit, la notion fondamentale ne serait pas la possession mais l'accessibilité, la nécessité de tenir à disposition ce dont nous avons besoin.

Rappelons que la notion de propriété privée est le principal fondement de notre système de droit, et par conséquent de notre économie tout entière. Je pense avoir montré récemment que ce principe n'allait pas sans poser certains problèmes. A la base du capitalisme, élément essentiel du consumérisme, participant donc à la destruction de l'environnement, on peut également lui attribuer l'origine de l'injustice sociale, par le principe suivant lequel plus je possède et plus je gagne d'argent, sans pour autant travailler ni le mériter. Le propriétaire est celui qui s'enrichit. Or si on en croit Henri Laborit, qui s'appuie dans ce livre sur des recherches scientifiques dans différents domaines, le principe de propriété n'aurait rien de naturel, il ne constituerait pas le moins du monde un instinct, la seule choses dont nous aurions besoin étant l'accessibilité des objets.

A titre personnel je suis tout a fait prêt à le croire, et la propriété peut se montrer parfois bien encombrante. J'ai par exemple dans ma cuisine une foule d'ustensiles que je n'utilise que très rarement. Je les prête volontiers à des voisins ou des connaissances et au fond peu m'importe de les posséder et de les céder le temps d'une soirée, tout ce dont j'ai besoin c'est de pouvoir y accéder au moment où j'en ai besoin, le reste du temps ils ne font qu'encombrer mes armoires. J'ai aussi une quantité innombrable de vieilles chaussures démodés dont je ne sais que faire, mais que je refuse de jeter parce qu'elles sont encore en bon état : je me passerais bien de les posséder... Ce qui est important n'est donc pas la propriété mais l'accessibilité. En poussant un peu on croirait presque que notre société actuelle, qui de l'avis de nombreuses personnes va droit dans le mur, serait fondée sur un simple malentendu. Et s'il en allait autrement ? Et si par exemple au lieu de payer pour posséder des objets, nous payions simplement pour les utiliser ? Et si le principe fondamentale de toute transaction économique n'était pas la cession du droit de propriété, mais plutôt la location d'un droit d'accès à un bien ou un service ? Et si nous abolissions la propriété ? C'est cette utopie, moins radicale qu'il n'y parait, que je vous propose de partager le temps de cet article.

Mise en oeuvre

Dans un monde où la propriété n'est pas cessible, un objet appartient irrévocablement à celui qui le crée, ou plutôt à l'entité abstraite responsable de sa création, l'entreprise. Cependant il est possible à chacun d'entre nous d'utiliser ces objets "en location" pendant la durée souhaitée. Chacun paie donc chaque mois ou chaque jour pour l'ensemble de ce qu'il "possède" et peut restituer à n'importe quel moment les objets dont il n'a plus besoin. Le taux de location est réajusté en permanence en fonction du marché, selon les lois de l'offre et de la demande. Il est également fonction de l'ancienneté de l'objet et de l'usure dont nous sommes responsable : utiliser un objet intensivement coûte plus cher que de bien le conserver. Enfin à chaque contrat de location peut s'ajouter un taux fixe correspondant au service de mise à disposition. Par convention nous pouvons considérer qu'un objet possède une valeur totale, équivalente de la valeur que nous lui attribuons aujourd'hui, qui correspondrait à la somme de ses locations sur une durée infinie (ce qui implique, pour les matheux, que cette somme converge, ce qui est le cas si on diminue à intervalle régulier le taux de location d'un même facteur - nous avons alors affaire à une série géométrique). Alors la location consiste finalement à imputer régulièrement à cet objet une partie de sa valeur totale, partie d'autant plus grande que nous avons "usé" le bien, et à rembourser cette partie au propriétaire de l'objet.

Dans la pratique il serait tout a fait fastidieux de payer chaque jour ou chaque mois pour l'utilisation du moindre objet, de l'ouvre bouteille à la paire de chaussette en passant par nos cuillères à café. Une facilité de paiement pour les objets ayant une valeur relativement faible consisterait à payer au départ pour l'intégralité de l'objet, et à récupérer au moment de la restitution sa valeur restante, en fonction de l'usure infligée. Alors tout se passerait exactement comme si nous avions simplement acheté puis revendu l'objet, et les choses ne changent pas beaucoup par rapport à notre système actuel, à ceci près que l'entreprise qui nous a fournie un bien est tenue de nous le "racheter", et, ce qui a son importance, qu'il est impossible par définition de "revendre" un bien plus cher qu'on l'a acheté, non pas parce que c'est interdit, mais simplement parce que ça n'a aucun sens d'avoir un tarif de location négatif. De même la sous-location ne peut apporter de bénéfice puisque les taux sont sans cesse réajustés. Le lecteur alerte comprendra aisément comment un tel système peut s'adapter aux biens "consommables". Un bien consommable est simplement un bien dont la valeur diminue jusqu'à devenir nulle au moment où il est consommé, si bien qu'il devient inutile de le restituer à son propriétaire. L'acheteur paie une fois pour toute sa valeur totale correspondant à sa location sur un temps infini. Il lui est toujours possible de restituer l'objet tant qu'il n'a pas été consommé (du moins s'il n'est pas périssable, en quel cas sa valeur diminue rapidement).

Voyons comment les choses se passent au niveau de l'entreprise. Produire, c'est transformer des matériaux en un produit fini à l'aide d'outils de production. Les matériaux constituent alors des biens consommables, les outils de production sont loués et le produit fini appartient à l'entreprise et peut être loué à son tour. Remarquons que la distribution ne peut en aucun cas être un achat et une revente : c'est donc un service rendu, facturé en tant que tel. Par ailleurs, puisque la propriété n'est accessible qu'aux entreprises, personne ne peut posséder une entreprise et l'actionnariat ne peut plus exister. Si on ne peut la posséder, peut-on la louer ? Puisqu'une entreprise, contrairement à un bien ordinaire, est amenée à prendre de la valeur avec le temps, la "louer" permet gagner de l'argent. Tout comme la location d'un bien a pour contrepartie le fait de lui faire perdre de la valeur en l'usant, la location d'une entreprise a pour contrepartie de lui faire prendre de la valeur en y travaillant. Ce sont donc les travailleurs qui "louent" leur entreprise et touchent les bénéfices, non les actionnaires, bien que le fait de prêter de l'argent puisse être rémunéré à la "valeur locative" courante de l'argent. Enfin remontons maintenant la chaine de production jusqu'aux matières premières. Les ressources naturelles aussi, en toute logiques, devraient se louer. Seulement elles n'ont aucun propriétaire. Il est donc nécessaire de mettre en place une entité dont les comptes sont rendus publics jouant le rôle de garant de ces ressources. L'extraction de minerais et l'exploitation des sols, tout comme la chasse, la pêche, l'utilisation de l'atmosphère et des eaux naturelles, en ce qu'ils peuvent constituer un appauvrissement des ressources, ont donc un coût locatif.

Conséquences économiques

La principale conséquence pour le consommateur est de pouvoir restituer ses objet quand bon lui semble. Quelqu'un peut par exemple décider de prendre une voiture différente chaque matin plutôt que de conserver la même. Il peut en louer une plus belle le temps d'une journée, ou prendre les transports en communs la plupart du temps. Il peut la restituer à un endroit différent et revenir à vélo si l'entreprise le permet. N'importe quel client possède le droit de changer d'avis après avoir fait l'acquisition d'un objet. Enfin la gestion des déchets est totalement différente puisqu'il n'est plus nécessaire de jeter un objet ou de trouver repreneur pour s'en débarrasser, il suffit de les rendre. Les emballages et les déchets alimentaires eux aussi peuvent être restitués. La valeur locative ne nombreux biens, comme les voitures serait sans doute plus faible qu'elle ne l'est maintenant si la location était généralisée. La location des appartements baisserait peut-être avec le temps et l'usure des immeubles. Il serait également possible d'accéder à un nombre beaucoup plus important d'objets plus anciens à bas prix. Il y a fort à parier que l'ensemble des prix baisserait fortement, étant donné la quantité beaucoup plus importante de marchandise disponible ne nécessitant pas de travail de production qu'aujourd'hui nous jetons plutôt que de la réutiliser. Il y aurait moins besoin de travailler, mais l'économie aboutirait néanmoins à un équilibre par le biais de l'offre et de la demande.

Au niveau économique, un tel fonctionnement sonnerait le glas de l'économie du "jetable", de la consommation et des phénomènes de mode produisant un renouvellement permanent des biens. Plus question pour une entreprise de fabriquer des lave-linge d'une durée de 2 ans en espérant en vendre plus. Au contraire : plus ses produits sont durables et plus elle pourra en tirer de bénéfice sur le long terme. Plus question non plus de produire des tonnes d'emballages jetables. Une entreprise est responsable de ses produits sur l'ensemble de leur durée de vie, de la production à la destruction. C'est elle qui gère ses déchets. L'agriculteur lui même doit pouvoir récupérer les déchets alimentaires et les réutiliser en compost. Une entreprise a donc tout intérêt à réparer, à recycler, à re-valoriser si elle ne veut pas avoir à gérer des tonnes de déchets, c'est à dire à appliquer l'optimisation des processus non seulement à la production mais à l'ensemble du cycle de vie des marchandises, et donc à être globalement plus responsables. Aujourd'hui nous rechignons tous à acheter de l'usagé mais gageons que les services marketing des grandes entreprises seraient prêts à nous faire oublier ce détail en nous garantissant la qualité à bas prix si c'était dans leur intérêt. Il s'ensuivrait des économies substantielles, non seulement au niveau des entreprises, mais surtout pour la société dans son ensemble, et une amélioration certaine de l'environnement

Ce serait également la fin de la spéculation. Il est inconcevable d'acheter quelque chose pour le revendre plus cher. La seule façon de tirer un bénéfice quelconque est de fournir un travail sur un bien. Le fait qu'il n'y ait plus d'actionnariat ne doit pas empêcher de nouvelles entreprises de se créer. En effet il n'est plus besoin de fournir un investissement de départ énorme pour monter une affaire dans un monde où tout se loue : pas question d'acheter des locaux, des machines, des infrastructures, mais simplement de les louer, et de les rendre si jamais nous rencontrons des problèmes économiques. Si l'affaire est rentable, elle peut l'être immédiatement par le simple produit d'un travail. La notion d'investissement elle même perd de son sens, on parlera plus volontiers de croissance de l'activité, sachant qu'il est tout aussi facile de croitre que de décroitre sans perdre d'argent, il suffit de cesser une location. Pas d'investissement ni d'actionnariat : le produit du travail est intégralement redistribué aux travailleurs. Ce serait donc aussi la fin du salariat, bien qu'on puisse imaginer un système de mutualisation assurant une rémunération stable. Si une entreprise souhaite externaliser le travail et le rémunérer comme un service pour plus de flexibilité, on imagine qu'il se formerait des sociétés de prestation de service, mais encore une fois les bénéfices de ces sociétés intermédiaires seraient intégralement reversées aux travailleurs. De cette manière il est impossible de revenir à système aboutissant à un enrichissement systématique des propriétaires tel que nous le connaissons actuellement. Seul le fait de prêter de l'argent peut encore "enrichir le riche", mais à des taux sans doute plus bas, puisque l'argent serait moins indispensable qu'il ne l'est aujourd'hui.

Conclusion


Un tel système basé non pas sur la propriété mais sur l'utilisation des biens serait donc exempt de nombreux défauts que nous connaissons au capitalisme, tout en conservant un certain nombre de ses avantages qu'il est difficile de nier, comme l'ajustement naturel des prix en fonction de l'offre et de la demande et le jeu de la concurrence aboutissant à l'optimisation des processus. Ceci ne signifie pas que ce système soit parfait, il faudrait sans doute lui adjoindre une sphère public et communautaire et une redistribution des richesses, et il ne règle pas les questions de propriété intellectuelle mais c'est un début. Enfin revenons à la réalité : un tel système, tout de même assez complexe à gérer, est-il possible à mettre en place progressivement à partir du système actuel ? Il faudrait réformer le statut des entreprises et de l'actionnariat, au moins pour les nouvelles entreprises, puis leur imposer le recyclage systématique de leurs produits et les obliger à la récupération pour les préparer avant de réformer totalement le statut de l'économie, et enfin attendre que les anciennes possessions se dissipent au cours du temps. A chaque étape, quand bien même une volonté politique inébranlable existerait, des forces incommensurables, celles des grands propriétaires et actionnaires actuels, s'opposeraient à ces changements. Alors ne rêvons pas trop...